Il est des villes faciles dont l'accueil riant ou sévère se révèle à l'instant où l'on y pénètre, fût-ce enfermé dans la cage de métal d'un train ou d'une voiture. Elles sautent au visage, s'imposent aux yeux ou aux sens, étalent sans pudeur leur passé et parfois même leur avenir trop évident. Bruxelles n'est pas de celles-là. A force de mutilations et d'excavations intempestives, elle épargne son âme et l'a même retirée de certains de ses sites pourtant les plus courus par les touristes. impossible de la découvrir, plus encore de la débusquer, sans la parcourir à pied.

    Je porte toujours des semelles plates et fines adaptées à ma démarche. C'est grâce à ce détail destiné à mon seul confort que j'ai pu apprendre à communiquer avec ma ville. Arpentant ses rues, une musique dans la tête, j'en imprimai le rythme sur le trottoir lorsque je fus emparée d'un frisson. Je m'arrêtai et la sensation s'évanouit aussitôt. Par-dessus mes lunettes noires, je jetai un coup d'oeil aux rares passants : ils continuaient imperturbablement leur chemin. Je repris donc le mien, d'abord sur un mode syncopé. Puis, je fus reconquise par l'air printanier, une mélopée s'épanouit à nouveau dans mon esprit et ce fut bientôt d'un pas alerte que je battis le pavé. Derechef, un frémissement, que je devinais à présent de connivence me répondit. Je souris. Sautant d'invisibles obstacles, me laissant guider par l'intensité des émotions partagées, ce ne fut qu'à la nuit tombante que je me résolus à rentrer chez moi. Grisée, j'esquissai pourtant un dernier pas de danse jusque sur mon seuil.

    De jour comme de nuit, je renouvelai fréquemment cette expérience sans pareille : tirer Bruxelles de sa torpeur et partager avec elle d'intenses moments d'intimité. Peu à peu, elle apprécia tant mes facéties que le phénomène ne se limita plus à des perceptions purement physiques . Elle accepte maintenant de faire éclore pour moi les bourgeons fanés de ses souvenirs. Au détour d'une venelle, une silhouette apparaît à une lucarne, une rue bétonnée se métamorphose et couine sous les roues des charrettes tandis que des jardins oubliés embaument l'air saturé de gaz d'échappement.

    Que j'aime ma ville quand elle s'offre à moi en toute impudeur…

    En cette nuit de mai, les nuages qui s'accumulent laissent présager d'un orage. Mais il tarde à venir. 'l sature l'air d'électricité et fait vibrer mes nerfs comme autant de cordes sensibles. Cette tension, intolérable entre quatre murs, devient délicieuse à l'instant où je me mets à marcher. Les grosses gouttes dessinent des fleurs maladives en s'écrasant sur le sol. Presque aussitôt, il s'en dégage un mince filet de vapeur et, au mépris des regards en biais des gens qui se hâtent, je zigzague au gré de ma fantaisie et de celle des cieux. Bruxelles s'en amuse beaucoup. Elle me chatouille l'échine et je bondis de plus belle sans me soucier de ma destination. Une lueur blême déchire un coin du ciel crépusculaire et, après un trop long moment, est suivi d'un timide grondement. Enfin, ce maudit orage se décide à venir se joindre à nos jeux! Son entrée aurait pu être plus théâtrale pour quelqu'un qui s'est fait désirer et attendre à ce point.

    Les voitures circulent rarement par ces voies tortueuses et étroites et les derniers piétons pressent le pas. Bientôt, toute la rue est à moi. Toutes les rues, toute la ville, toute ma ville…

    Le rythme des éclairs et de la chute des gouttes s'accélère et je n'ai plus que l'embarras du choix pour exécuter des figures dans la brume qui sourd du sol. Tout à coup, un rugissement me fige sur place. Bruxelles absorbe le choc jusque dans les tréfonds de ses entrailles et me le répercute, à la fois amplifié et adouci. Donne grande soeur, je suis là, je te sens, je te vis, je suis à toi.

    A travers le déluge qui s'abat, je n'entrevois plus aucune limite à l'espace de la place où j'étais arrivée. La pluie tombe en cordes drues qui se succèdent en rideaux compacts. Mes vêtements et mes cheveux collent à ma peau et n'altèrent plus les multiples sensations qui m'assaillent. Le sol tremble, s'ébroue en symbiose avec moi. Bruxelles souffle de grandes bouffées de vapeur par ses naseaux frémissants et m'en drape amoureusement. Les éclairs y scintillent comme autant d'artifices vivants. De mes ongles, je lacère la terre battue qui s'oppose encore à notre fusion totale. Telle une louve, je gratte le sol et j'en fais gicler des gerbes d'encre poisseuse. Je suis ivre de l'odeur de la chair enfin à nu. Je te sens, ma belle, tu palpites sous mes paumes à vif. Je m'allonge et je me love au creux des membres de mon amante. Tous sens offerts, je me laisse engloutir. Ma ville ondule, fluide et sensuelle. Berce-moi, ma divine, emporte-moi, fais-moi pénétrer davantage en ton sein.

    Les yeux tournés vers la tourmente des cieux, ce n'est pourtant plus ni la pluie, ni l'orage que je distingue. La grisaille primale a tout envahi. Tout s'est dissout, il n'y a plus que ma Bruxelles et moi au coeur des abysses immémoriales. Nos respirations retenues sont synchrones. Nous sommes. L'infini est délié, nous y flottons ensemble dans une nuit atone.

    Le temps n'a pas encore acquis ses droits et nous nous rions du pouvoir qu'il désire s'octroyer. Sans transition, l'espace se réduit à néant et nos matières s'y concentrent. Une fraction d'éternité plus tard, il explose et s'éparpille dans un silence terrifiant. Nous tournoyons au sein d'une myriade de fragments incandescents. Les ailes de l'univers se déploient pour amortir notre chute. Toujours intimement enlacées, ma ville et moi contemplons sa naissance tandis qu'un sourd feulement résonne au fond de nos entrailles.

    Les éléments se dispersent. La valse des étoiles se ralentit et s'organise. Passant par toutes les couleurs des arc-en-ciel encore à naître, une insignifiante petite boule semble nous attirer à elle. J'interroge ma ville qui fait le gros dos : oui, c'est bien de cet embryon de monde que nous venons et c'est vers lui que nous retournons.

    C'est là qu'un jour l'âme de Bruxelles s'est à jamais incarnée…

 


Texte © de : Annie Pilloy

Annie Pilloy

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