Ce texte-ci ( scen2.html ) fait partie d'une série de Science-Fiction racontant la création de la Police du Temps. Les héros sont Pascale McRae-Ode (une archéotechnicienne de l'an 2200, superbe rouquine explosive rompue à tous les sports) et Norman (un type dont on ne sait rien sauf qu'il est le narrateur de cette série, qu'il n'est pas très grand ni très beau, qu'il a des petits talents de cambrioleur très pratiques par moment et qu'il a l'habitude stupide de se mêler de ce qui le regarde pas). La série raconte leur rencontre, la fondation de la Police du Temps par Pascale McRae-Ode, les premières enquêtes de la Police du Temps à des époques diverses, comment Norman a sauvé la vie de Pascale et réciproquement, etc., avec tous les dangers inhérents aux voyages temporels. On y découvrira aussi les Auberges du Temps, qui servent de relais aux voyageurs temporels, et on y fera la rencontre de Gordon McRae, le père de Pascale, directeur du Département du Temps et inventeur du voyage temporel.
Le récit ci-dessous raconte le moment exact de la fondation de la Police du Temps ainsi que la première enquête dans le passé menée par la Police du Temps: Pascale devient la capitaine Pascale McRae-Ode, chef de la division des crimes diachroniques et Norman devient le lieutenant Norman, aux ordres de la capitaine. L'histoire se passe à Stockholm et les traces de cette histoire dans notre passé presque récent existent bel et bien: une enquête un peu sérieuse permettrait de retrouver sans grand'peine des traces du passage de Pascale et Norman à Stockholm au début des années '80: location d'une auto chez Avis, vol de la collection de pierres précieuses à l'Institut de Géologie, découverte rocambolesque des pierres volées et dans les faits-divers des journaux: fusillade sur la rue Magnus Ladulåsgatan, près de l'hôtel Alexandra et disparition mystérieuse d'un jeune étudiant en physique et de sa soeur (étudiante en médecine) à l'université de Stockholm...
Pour rappel: l'autre scénario, plus fantastique et moins science-fiction, se trouve sur la page scen1.html.
Si les histoires courtes (bédés en 2 ou 3 pages) vous intéressent, il y aurait moyen de mettre en bédé le très court récit d'aventure intitulé «Ciel, une anecdote!».
Bonne lecture!
Norman.
| Auteur: | Norman W. Molhant |
| 320 Principale | |
| Trés-Saint-Rèdempteur (Rigaud) | |
| Quèbec, J0P 1P0 | |
| (450) 451-4881 | |
| nwm@cafe.edu |
- Allo? Oui... Ah, c'est toi, Gérard... Un colis est arrivé pour moi à l'Auberge? De ma rouquine? Oui, je vois qui tu veux dire, mais elle n'aimerait pas t'entendre l'appeler ainsi... Non, je ne le lui dirai pas, parole... OK, j'arrive... Merci!
Raccrocher le téléphone, fermer mes fichiers, éteindre l'ordinateur, ramasser mon kit d'urgence, barrer la porte et m'élancer d'un bon pas à travers bois vers l'Auberge du Bon Vieux Temps, cela ne m'a pas pris cinq minutes.
Quinze minutes de marche à l'ombre des grands arbres, le long de sentiers tracés par les cerfs, longeant clairières et sous-bois, marais et dunes, ravins et rochers. Chants des oiseaux, craquements des branches mortes, grincements des troncs agités par le vent et bourdonnements incessants des moustiques. L'été!
Quinze minutes jusqu'à l'Auberge. Quinze minutes de contemplation et de détente. Quinze minutes de réflexion, aussi.
Pascale McRae-Ode, ma copine archéotechnicienne à la chevelure flamboyante. Cela doit faire presque un mois que je ne l'ai vue.
Et maintenant voilà que le patron de l'Auberge du Bon Vieux Temps me demande de venir chercher le colis qu'elle m'y a envoyé. Un colis du futur, provenant d'une jolie fille pas encore née mais qui occupe déjà tout un pan de mes souvenirs. Irrésistible.
Contourner le lac aux castors, traverser la pelouse puis le parking, longer la piscine en distribuant force sourires et salutations aux clients, et me voici enfin arrivé à l'Auberge.
- Bonjour Gérard!
- Bon après-midi, Norman! Veux-tu m'accompagner au bureau? C'est par ici...
Voici ton colis. Il y avait un mot pour moi: je dois te dire d'ouvrir ton colis sur-le-champ, te prêter un local pour quelques minutes, puis suivre tes instructions. Je te laisse mon bureau, tu m'appelleras au bar quand tu auras fini. C'est le 3 à l'interphone.
Un sac de voyage, bleu marine, bien sûr! Dedans, un deux-pièces gris-bleu molletonné, genre costume de ski, des bottes rembourrées assorties et une courte lettre de Pascale, m'enjoignant d'enfiler ce costume et de la rejoindre à son époque au Den Gyldene Tidens Värdshus à Ulriksdal, près de Stockholm. Collée à cette lettre, une plaque à mon nom, portant le sigle du département du Temps. Sous la plaque, les coordonnées de ma destination, à remettre à Gérard.
Le temps de me changer, Gérard avait préparé mon transfert. Deux minutes plus tard, j'arrive tout étourdi auprès d'une Pascale très en forme.
- God kväll, Norman! Var skall vi gå och äta?
Ouch! C'est que je ne connais pas très bien le suédois, moi... Deux secondes d'éberluement puis j'arrive à bredouiller:
- God kväll, sköna unga dam! Pour aller souper, que dirais-tu du Zum Franziskaner, dans Gamla Stan? Du moins, s'il existe encore...
- Dis donc, mon grand, ça fait longtemps que tu as laissé rouiller ton suédois, toi! Va pour le Zum Franziskaner. Je t'y expliquerai pourquoi je t'ai fait venir. Ferme ton col et viens, l'arrêt d'autos est à cent mètres, et il gèle ce soir!
Quelques instants plus tard, nous roulons vers Stockholm dans une petite auto bariolée de couleurs vives, Pascale m'expliquant la raison de sa présence ici aux côtés de son grand frère.
- Michel prépare une série d'IMPs policiers axée sur l'université de Stockholm. Il s'agit d'une douzaine d'épisodes basés chacun sur un des grands crimes qui y ont marqué la fin du vingtième siècle. Les scènes les plus importantes se passent dans les résidences des étudiants, le musée des sciences naturelles, le jardin botanique et les laboratoires de physique.
- Hum. J'imagine qu'il s'agit là d'IMPs où l'on joue au détective, non?
- Pas seulement au détective! Tous les rôles sont disponibles, du simple passant à la victime: témoin, journaliste, détective, policier, criminel, ami ou parent de la victime, tout est permis. Chaque joueur choisit son personnage selon son goût. Chaque joueur vit aussi une histoire différente, modifiée par ses actions... C'est un genre qui a un succès certain.
- C'est donc pour tes talents d'archéotechnicienne que ton frère t'a recrutée: la technologie de mon époque, c'est pas mal ta spécialité!
- C'est même le sujet de ma thèse! Pour en revenir à Michel, tu conçois facilement qu'il a toute son équipe de tournage avec lui: scanman, éclairagiste, scénariste, ensemblière, informaticienne, etc. Tout ce petit monde est descendu au Sjöfarts Hotellet, où j'ai aussi ma chambre.
Une demi-heure plus tard, nous laissons l'auto sur le quai Skeppsbron, juste en face du restaurant. La décoration du Zum Franziskaner n'avait pas changé: bancs d'église, tables massives de bois très sombre, confessionaux le long des murs et chaire de vérité dans le coin droit au fond, tout évoque l'atmosphère d'un monastère.
Choisir une table dans le coin gauche de la grande salle, près de la porte des cuisines, s'asseoir côte à côte sur le banc contre le mur et laisser Pascale passer commande au grand blond qui fait le service.
- Två köttfärsbiff med grönsallad och två fatöl, tack!
- Je vois que tu connais mes goûts, Pascale! Steak haché sur salade verte et bière à la pression: frugal mais délectable.
- Tu n'arriveras donc jamais à cacher ta gourmandise, gros malin! Le steak haché est une spécialité du chef et n'a vraiment rien de frugal. De plus la bière qu'ils servent ici vaut cent fois celle du Den Gyldene Tidens Värdshus.
- En attendant qu'on nous apporte du carburant, me diras-tu pourquoi tu m'as fait venir? Car enfin, j'ai beau être vaniteux, ce n'est quand même pas à mes beaux yeux que je dois le plaisir d'être attablé ici avec la plus ratoureuse des jolies rouquines de cette planète, n'est-ce-pas?
- Tu ne crois pas si bien dire, Norman! Tes beaux yeux y sont pour quelque chose! En fait c'est plus de ton regard que de ton charme que j'ai besoin, mon gamin! Michel et sa gang sont pris dans une sombre histoire de vol, et j'ai idée que tu pourras m'aider à les tirer de ce pétrin.
- Un vol! Chouette, j'aime ça, jouer au détective! Raconte-moi tout depuis le début, que je comprenne.
- Eh bien, mon cher Watson, je t'ai dit que Michel et son équipe travaillent à préparer un IMP au musée de l'université. Ils achevaient de scanner la salle de minéralogie, hier après-midi, quand on y a découvert le vol d'un grand nombre de pierres précieuses de la collection. Ce qui est troublant, c'est que les gemmes qui ont été volées sont celles-là même qui avaient déjà été volées à la fin du vingtième siècle. C'est d'ailleurs cet ancien vol, jamais résolu, qui sert de trame de fond pour l'IMP que Michel et sa gang sont en train de préparer.
- J'imagine que les soupçons de la police se sont portées sur eux, ma chère Holmette?
- Bien évidemment, d'autant plus que c'est seulement pour réaliser cet IMP que la direction du musée avait accepté d'exhumer cette collection des caisses où elle dormait. De là à dire qu'il n'y aurait pas eu de vol s'il n'y avait pas eu d'IMP, il n'y a qu'un pas, vite franchi! Mais voilà, les caméras 3D de Michel qui filmaient les préparatifs n'ont rien enregistré d'anormal: on n'y voit que le scanman et l'éclairagiste qui fignolent les détails de la simulation au moment même où les cailloux ont disparu. Michel et le reste de l'équipe étaient déjà dans le jardin botanique, en train de préparer les prises de vues suivantes.
- Tu veux dire que les caméras ont filmé le vol?
- Pas vraiment: les images enregistrées montrent les vitrines intactes et toutes les pierres en place, jusqu'à un moment, vers 15 heures, où brusquement on voit qu'un grand nombre de gemmes ont disparu des vitrines, comme par magie. On n'a découvert le vol qu'environ une heure plus tard, quand le reste de l'équipe est revenu du jardin botanique. Paul-Simon (le scanman) et Myriam (l'éclairagiste) ne s'étaient aperçus de rien, ce qui laisse le chef de la sécurité du musée fort songeur.
- Toutes les gemmes ont disparu d'un seul coup, tu dis? Une seconde elles étaient là, la suivante il n'y avait plus rien, j'ai bien compris?
- Tout juste! Et on a vérifié, les images provenant des caméras 3D ne semblent pas avoir été trafiquées après le vol. Tu te doutes bien que la police garde quelques doutes à ce sujet, mais on n'a encore accusé personne pour l'instant, on nous a seulement prié de ne pas quitter Stockholm et ses environs. Quant aux responsables du musée, dire qu'ils nous regardent d'un oeil chargé de vil soupçons serait un euphémisme. On n'en est pas encore arrivé à des accusations directes, mais...
Le serveur s'amène à ce moment avec nos bières et nos assiettes, ce qui relègue les problèmes du musée au second plan. Vous comprendrez ce hiatus dans notre conversation quand vous saurez que Pascale est au moins aussi gourmande que jolie, ce qui n'est pas peu dire.
L'arrivée des cafés est le signal que j'attendais pour lui demander ce que mon regard vient faire dans cette histoire.
- Le voleur n'a pas tout pris, Norman. Il a laissé plusieurs vitrines à moitié pleines, n'emportant que les pierres qui ont déjà été volées et retrouvées à ton époque. Je suis certaine qu'il y a un lien entre ces deux vols et que le département du temps ou un de ses employés y est mêlé d'une façon ou d'une autre. Si j'en parle à papa, il me rira au nez et me dira de laisser la police faire son travail. En parler à la police, c'est mettre papa dans l'eau bouillante: il est responsable du département du temps, n'est-ce pas! Ne rien faire, c'est perdre la réputation de Michel et son équipe: les policiers n'arriveront pas à prouver leur culpabilité, mais ils n'arriveront pas non plus à les disculper.
Il ne me reste qu'une seule chose à faire: trouver le coupable moi-même. C'est pour m'y aider que je t'ai appelé: tes dons d'observation et tes petits talents seront sans doute utiles, et comme je réfléchis mieux quand tu es dans les parages...
- Toujours prêt, c'est ma devise! Dis donc, si tu me décrivais l'équipe de ton frère? J'ai déjà rencontré Michel, mais je ne sais rien du reste de sa gang.
- Bon. Michel est réalisateur, comme tu sais. Paul-Simon Chu est le scanman. C'est un long maigre barbu aux yeux bridés et à l'abondante toison noire et crêpue. Sa femme Myriam Laliberté est éclairagiste et photographe, une grande blonde élancée, toujours en col roulé et pantalons amples. Ils travaillent avec Michel depuis ses débuts, il y a cinq ans.
Le scénariste est Jean-Pierre Kalanga, écrivain québécois d'origine kényane, un peu snob mais très gentil et ami de Michel depuis toujours. Sarah Dubé est à la fois ensemblière, scripte, secrétaire de Michel et blonde de Jean-Pierre. Elle cache une mémoire photographique et un esprit strictement logique et parfaitement organisé sous un physique de petite poupée précieuse et fragile. Tout comme son chum, elle est toujours tirée à quatre épingles et vêtue à la dernière mode. La secrétaire parfaite, Michel n'en changerait pour rien au monde.
L'informaticienne, elle, est une vraie terreur: Marie Deux-Rivières est amérindienne (cheveux noirs et nez busqué), superbe spécialiste d'animation sur ordinateur et d'ironie mordante. Nul n'est à l'abri d'une de ses flèches verbales, toujours décochées sans prévenir mais droit au but. Ouch!
Elle est plutôt petite et un rien rondouillette, vive et souriante, portant plus souvent qu'autrement des tonnes de bijoux d'argent et de turquoise dans les cheveux, aux oreilles, autour du cou, aux doigts, aux poignets ainsi qu'aux chevilles: partout où il y a moyen d'en accrocher. C'est une habitude qu'elle a prise lors d'un tournage chez les Navajos, il y a six mois, quand elle a découvert que Michel était fasciné par les bijoux hopis et navajos. Ses coiffures sont maintenant plus qu'extravagantes, quoique toujours fort jolies, inspirées des traditions hopis. Bref, elle a découvert comment captiver Michel et n'en démord plus, au grand bonheur de ce dernier.
Quant à moi, je suis ici à titre de conseillère technique et veille surtout à l'exactitude de la reconstitution des décors et accessoires de la fin du vingtième siècle.
- Et le premier vol, celui qui a eu lieu à la fin du vingtième siècle, qu'est-ce qu'il a de mystérieux qui explique qu'on en fasse un IMP?
- C'est qu'on ne l'a jamais élucidé, Norman. Appelle le serveur et demande l'addition, je te raconterai ce vol sur le chemin de l'hôtel.
À notre sortie du restaurant, nous flânons un peu le long du quai, admirant les reflets des lumières de la ville sur les eaux froides du Saltsjön. Arrivés à l'écluse, la fraîcheur humide a raison de Pascale, qui frissonne puis accélère le pas en direction du Katarinahissen. Au pied du fameux ascenseur, elle s'arrête puis me prend le bras pour traverser la voie ferrée et monter les escaliers vers Katarinavägen. C'est en haut des escaliers qu'elle reprend son récit, tout en remontant lentement la rue.
- Tout à la fin du vingtième siècle, un étrange vol de pierres précieuses a été commis dans la collection de minéralogie du Naturhistoriska Riksmuseet.
On n'a jamais trouvé trace du voleur, ni découvert comment le vol a été commis: le vol a eu lieu pendant la nuit, mais le système de sécurité n'a rien détecté et le voleur n'a laissé aucune trace.
Ce qui est le plus surprenant, et qui rend ce vol digne d'attention, c'est la façon dont les gemmes ont été retrouvées: six jours après le vol, un dimanche en fin de matinée, un jeune couple qui se promenait dans le jardin botanique, juste à côté du musée, a interpellé un gardien, lui racontant qu'ils avaient vu une jeune femme jetant un sachet de plastique dans le bassin des nymphéas.
Regardant sous les grandes feuilles des nymphéas, le gardien aperçu quelque chose au fond de l'eau, assez loin du bord. Le temps qu'il aille chercher une gaffe pour récupérer le sachet, le jeune couple était parti. Ayant repêché le sachet, il l'a trouvé lourd, l'a ouvert et y a trouvé à sa grande surprise les pierres précieuses volées quelques jours plus tôt.
Bizarre, non?
À notre arrivée à l'hôtel, nous montons directement à la chambre de Pascale. Le style du lieu fait très cabine de bateau: les lits sont deux couchettes assez étroites, couvertes façon suédoise d'un matelas trop mince et de quelques couvertures, un mur porte un miroir imitant un hublot, l'autre une photo du port de Stockholm en 1907. Le troisième mur s'orne d'une grande fenêtre donnant sur une ruelle éclairée par une fausse lampe à gaz. Par dessus le mur blanc qui borde le trottoir opposé, un petit parc en pente raide, éclairé lui aussi par de faux becs-de-gaz très 1900.
D'un côté de la fenêtre, un petit bureau, genre secrétaire. De l'autre côté, une commode. Derrière nous, la porte d'entrée, le vestiaire et la salle de bains: douche, évier, toilette, air chaud et infra-rouge, c'est, ma foi, fort bien équipé!
Comme je fais remarquer à Pascale qu'avec ce foutu décalage horaire, il n'est pour moi que la fin de l'après-midi, soit un rien tôt pour avoir sommeil, elle me répond avec un sourire malicieux que nous pourrions peut-être faire un brin d'exercice ensemble, histoire de nous fatiguer pour mieux dormir...
Au matin, c'est en pleine forme que nous descendons rejoindre l'équipe au restaurant de l'hôtel. Après les présentations d'usage, on s'attable autour d'un petit déjeuner bien suédois: céréales avec filmjölk ou yogourt, toasts à la confiture ou au chocolat, knäckebröd et fromage ou hareng mariné, jus d'orange ou de pamplemousse, thé ou café.
J'ai quelques difficultés à esquiver les questions touchant ma présence, disant seulement que je suis venu aider Pascale à débrouiller cette histoire de vol avant qu'ils n'aient de trop gros ennuis.
Après le déjeuner, Pascale et moi nous nous rendons au musée d'histoire naturelle alors que les autres s'en vont répondre aux questions de l'enquêteur officiel.
Au musée, Pascale me fait visiter la salle où le vol a eu lieu, me montrant les caméras cachées de la sécurité du musée et les caméras 3D de Michel qui ont filmé le travail de Paul-Simon et Myriam.
Elle me montre aussi un des casques de prise de vue qu'ils utilisaient lors du vol: une espèce de casque intégral rouge vif, genre casque de moto mais sans visière, combinant une caméra 3D avec des lunettes pour réalité virtuelle et un interface verbal avec l'ordinateur de traitement d'images, lequel se trouve dans le car de tournage garé à l'arrière du musée. Celui qui porte ce casque voit en alternance l'image générée par l'ordinateur et celle captée par la caméra, ce qui fait clignoter les endroits où les objets sont imparfaitement simulés et permet au scanman de guider l'ordinateur dans la correction de ces imperfections.
Nous allons ensuite rendre visite au responsable de la sécurité du musée, qui nous montre ses équipements (dont une superbe maquette transparente du bâtiment, montrant tous les emplacements des caméras et autres détecteurs). Il nous explique qu'il ne voit toujours pas comment quelqu'un d'extérieur à l'équipe de prise de vues aurait pu provoquer la panne qui a aveuglé son système de surveillance pendant que le voleur allait et venait impunément dans le musée.
Après m'avoir ainsi fait visiter les lieux, Pascale m'emmène au car de tournage de Michel, à l'arrière du musée.
- Assieds-toi là, Norman. Tu trouveras des lunettes 3D sur la console. Je vais nous projeter les images prises à partir de 14h00, tu me diras si tu vois quoi que ce soit d'anormal, OK?
Apparaît alors devant moi la salle du musée où nous étions quelques minutes plus tôt. Nous voyons Myriam et Paul-Simon, affublés tous les deux d'un casque de scanning, circulant lentement d'un coin à l'autre de la pièce en s'arrêtant souvent pour examiner de très près l'un ou l'autre détail.
Un quart d'heure plus tard, je demande à Pascale d'arrêter la projection et de revenir en arrière de quelques images.
- Regarde, Pascale: on voit le mur et la vitrine aux opales à travers le poignet gauche de Myriam! Chaque fois qu'on devrait voir son poignet, on voit plutôt ce qui se trouve derrière... Pourtant, sa main et son bras gauche sont corrects!
- Bravo! On tient une piste! Quelqu'un a trafiqué ces images...
Elle prend alors son téléphone, y insère sa PIP et choisit un numéro. Quelques instants d'attente, puis ça sonne.
- Allo Myriam? Pascale ici. Dis-donc, pourrais-tu me donner un petit renseignement? Que portais-tu au poignet gauche avant-hier après-midi?... Non, non, ce n'est pas une blague, il y a un truc bizarre dans les images, je me demande ce que c'est... Ah! Tu portais ton bracelet blanc. Un truc rond, de deux ou trois centimètres de large, c'est bien ça?... OK, merci! Je t'expliquerai... Bye!
- Alors elle portait un bracelet blanc, j'ai bien compris? Et il n'y avait rien d'autre de blanc dans la salle, non?
- En plein dans le mille, Norman! Quelqu'un a programmé l'ordinateur pour qu'il remplace tout ce qui est blanc dans l'image par la partie correspondante de la simulation. Notre voleur était donc habillé en blanc et s'est abrité derrière un écran blanc pour ouvrir et vider les vitrines.
- Dans ce cas, le voleur a sûrement aussi programmé l'ordinateur de telle façon que Paul-Simon et Myriam voient l'image simulée à la place du blanc dans l'image provenant de la caméra 3D de leurs casques, sinon il aurait été visible pour eux, non?
- Tu as certainement raison, mon grand! Marie pourra sans doute vérifier cela pour nous.
Pascale appelle alors Marie au téléphone et lui demande de nous rejoindre au car de tournage. En l'attendant, nous allons jeter un coup d'oeil sur l'installation électrique du musée. Constatant que le câblage du système de sécurité longe partout les fils électriques du musée, je signale à Pascale qu'il y a ainsi moyen de brouiller les caméras de sécurité.
- Très juste, mon cher Watson! On pourrait aisément provoquer une panne comme celle dont nous a parlé le chef de la sécurité en injectant du brouillage via le câblage électrique. Et comme notre car de tournage est raccordé au câblage électrique du musée, notre voleur a pu effectuer ce brouillage depuis le car... Vaudrait mieux ne pas raconter ça au chef de la sécurité!
Nous retournons au car, où nous ne trouvons hélàs rien qui aurait pu servir à brouiller la sécurité. Marie Deux-Rivières nous y rejoint bientôt. Pascale lui explique rapidement le coup de la substitution du blanc par l'image simulée et lui demande si elle peut retrouver ces substitutions dans les images.
- Pas difficile: le bruit dans les détails de l'image simulée est cohérent, ce qui n'est pas le cas dans l'image réelle. Donne-moi quelques minutes pour programmer un filtre qui extraira le bruit de l'image et peindra en blanc les zones où il est cohérent, et on verra apparaître ces substitutions, Pascale!
Dix minutes plus tard, on reprend la projection au début. Le bracelet blanc de Myriam est maintenant visible. Après une vingtaine de minutes, nous voyons apparaître une silhouette blanche et mince, très nettement féminine, qui vient disposer de grands panneaux blancs autour de certaines vitrines. Notre voleur est donc une voleuse en cagoule et collant blancs.
Je fais remarquer aux dames qu'on voit par moment les yeux bleus de notre voleuse.
Alors qu'elle s'affaire à installer ses panneaux, nous voyons Paul-Simon et Myriam se tourner plusieurs fois dans sa direction, apparemment sans la voir.
Marie s'affaire un moment à la console, puis nous annonce que les caméras des casques étaient elles aussi rendues aveugles à tout ce qui est blanc.
Comme je fais remarquer que notre voleuse doit être une très jolie fille si l'on en croit la silhouette que nous montre l'ordinateur, Pascale me donne un bon coup de pied dans les chevilles. Un peu morfondu, je lui signale qu'on pourrait sans doute faire estimer ses mesures par l'ordinateur. Marie rigole à cette idée, nous dit qu'il y a moyen de faire mieux, et arrête la projection le temps de programmer un bout de code pour analyser les silhouettes blanches et en reconstituer une image 3D de notre voleuse.
Moins de cinq minutes plus tard, l'ordinateur me donne raison en nous projetant l'image en relief d'une fort jolie fille, assez grande, portant un ensemble collant et cagoule blanc très moulant, qui la couvre complètement de la plante des pieds au sommet du crâne, ne laissant rien voir de sa peau. Deux trous dans la cagoule nous révèlent le bleu de ses yeux. L'ordinateur nous indique qu'avec presque un mètre quatre-vingt, la voleuse est un peu plus grande que moi.
Ma remarque que ce vêtement, quoique très couvrant, ne permet pas à celle qui le porte de dissimuler quoi que ce soit me vaut un éclat de rire de Marie et un second coup de pied de Pascale.
Marie reprend alors la projection et nous voyons notre voleuse disparaître derrière les panneaux blancs masquant une des vitrines, pour réapparaître quelques minutes plus tard un petit sachet blanc à la main, et recommencer ce manège près d'une autre vitrine. En moins de vingt minutes, elle a fait le tour des vitrines.
Nous la voyons ensuite rassembler rapidement ses panneaux blancs, découvrant ainsi les vitrines dégarnies, puis ressortir de la salle, emportant les panneaux et le sachet contenant sans doute son butin.
- Dis-moi, Marie, personne n'est venu te rejoindre ici avant-hier après-midi?
- Non, Norman, mais j'ai quitté le car de tournage pour rejoindre Michel, Jean-Pierre, Sarah et Pascale dans le jardin botanique dès que Paul-Simon et Myriam m'ont assuré avoir l'ordinateur bien en mains, soit un peu avant deux heures de l'après-midi.
Pascale m'invite alors à retourner avec elle sur les lieux du vol, pendant que Marie complète l'examen des images. La porte par laquelle nous avons vu arriver puis repartir notre voleuse donne sur une salle de fossiles, où nous ne tardons pas à trouver les panneaux de carton blanc, soigneusement rangés derrière la plus haute vitrine.
- Maintenant que nous savons comment le vol a eu lieu, il ne nous reste plus qu'à trouver la voleuse, Norman, mais comment faire? Il y a des milliers de filles à Stockholm qui ont des mensurations proches de notre coupable. Les caméras de surveillance n'ont rien enregistré, il y avait des dizaines de visiteurs dans le musée, la voleuse s'est sûrement mêlée à la foule. En attendant, ce que nous avons trouvé semble incriminer encore plus Michel et son équipe: qui d'autre qu'un membre de l'équipe aurait pu programmer l'ordinateur de cette façon? Et si le brouillage provenait vraiment du car de tournage, ce serait là une preuve de plus contre mon frère et ses copains...
Sortant du musée par la grande porte, nous nous arrêtons un instant en haut de l'escalier de pierre. La place est noire de monde: étudiantes et étudiants quittant l'institut de géologie. Il y a sans doute eu une conférence qui vient de s'achever.
En regardant cette scène, je me sens troublé. Il y a un détail qui me chiffonne, mais je n'arrive pas vraiment à savoir lequel...
Le poteau d'éclairage qui se dresse devant nous m'intrigue, mais pourquoi? Ah oui! Je vois!
- Pascale, regarde la caméra de surveillance qui est à mi-hauteur de ce poteau, là. Elle ne se trouvait pas sur la maquette que le chef de la sécurité nous a montrée tout-à-l'heure!
- Tu es sûr de ça, Norman?
- Là, tu me vexes! Tu sais pourtant que ma mémoire est photographique. Si je te dis que cette caméra n'est pas sur la maquette, inutile d'aller vérifier: elle n'y est pas. C'est justement ça qui fait que je l'ai remarquée.
Pascale s'en va interroger le garde de faction à l'entrée du musée, lequel lui apprend qu'il s'agit là d'une caméra de la sécurité de l'université, dont les bureaux sont situés à quelques minutes de marche, juste au delà de l'institut Nobel.
Nous nous y rendons dare-dare, et après quelques explications on remet à Pascale une copie de ce que cette caméra a enregistré l'après-midi du vol. Nous retournons rapidement au car de tournage et demandons à Marie s'il y a moyen d'extraire de ces images toutes les personnes pouvant avoir la même silhouette que notre voleuse...
Travail ardu, dont l'ordinateur de Marie s'acquitte pourtant avec aisance: analyser les images de toutes les personnes passant dans le champ de la caméra, rejeter toutes celles qui sont trop petites, trop grandes ou trop grosses pour la silhouette de la voleuse.
Il déjà presque onze heures lorsque Marie et Pascale reconnaissent une fille parmi les candidates retenues par l'ordinateur.
- Regarde là, Pascale, cette fille blonde qui sort du musée, en ensemble de ski rose et bleu avec un sac à main brun en bandoulière, n'est-ce pas Ingrid Hagert?
- Tu as raison, Marie, c'est bien Ingrid! Est-ce que l'heure correspond? Cette image a été prise à 14h49, soit dix minutes après que notre voleuse aie quitté la salle de minéralogie. C'est beau, on l'a trouvée!
- Dites donc, les filles, c'est bien beau de déclarer cette Ingrid coupable, mais faudrait le prouver! Toutes nos preuves sont circonstancielles, que je sache. Est-ce que cette fille est seulement capable de programmer l'ordinateur de prises de vues?
Pour toute réponse, Pascale m'entraîne hors du car, en direction du jardin botanique, et m'explique chemin faisant qui est Ingrid.
- C'est une étudiante en sciences médicales qui nous a donné un sérieux coup de main, il y a deux ou trois semaines, lors de la préparation d'un IMP sur les meurtres mystérieux qui ont ensanglanté les résidences étudiantes aux alentours de l'an 2000. Ses connaissances en simulation médicale sur ordinateur ont été très précieuses quand il a fallu recréer l'apparence des victimes. Ce qui veut dire qu'elle est certainement capable d'avoir causé la panne du système de sécurité et d'avoir programmé l'ordinateur du car pour assurer son invisibilité. Mark my words: she is our sexy culprit!
Une fois dans le jardin botanique, elle s'assied sur un banc et m'invite à m'asseoir à sa droite et jouir du spectacle en gardant mes oreilles grandes ouvertes. Elle prend ensuite son téléphone, y insère sa PIP et choisit un numéro. Ça sonne un coup et quelqu'un décroche immédiatement.
- Allo! Bonjour sergent! Pascale McRae-Ode ici. Pourriez-vous me passer grand-père?... C'est assez urgent!... D'accord, j'attends.
- Tu te souviens de grand-papa Ode, Norman? Tu l'as rencontré à Noël chez mes parents, et je me souviens que vous avez eu une longue discussion. C'est lui que j'appelle, il dirige la police du réseau en Europe et pourrait nous donner un coup de main.
- Allo grand-papa? Pascale ici! Oui, ça va bien... Non, non, je ne me suis pas encore fourrée dans un guêpier... Norman est ici avec moi à Stockholm... Oui, c'est ça, mon bavard à long cheveux! Non, on ne s'est pas disputés, voyons, qu'est ce qui te fait penser ça? Non, nous faisons enquête sur un vol commis au musée de l'université... Tu es au courant? Ah, c'est maman qui t'as appelé à ce sujet...
Non, je sais, ce n'est pas du ressort de la police du réseau, mais j'ai trouvé la coupable... Oui, je sais comment le vol a eu lieu et tout ça! Mais, et c'est là le problème, mes preuves ne sont que circonstancielles... Promis, je te ferai un rapport détaillé, mais... Tu es adorable, grand-papa chéri! C'est bien de cela qu'il s'agit: il nous faudrait des cartes de police...
Mais non, je ne veux pas me substituer aux autorités légales, c'est qu'il s'agit d'un vol diachronique et, comme tu sais, papa refuse encore de créer une police du temps, alors j'ai pensé que toi...
Non non non, ce n'est pas Norman qui m'a mis cette idée en tête! C'est mon idée à moi, encore que c'est à cause de toi, grand-papa, que j'y ai pensé...
Tu te souviens de ta discussion avec papa à Noël? Tu lui as demandé s'il avait prévu une force de police pour lutter contre l'emploi des transports diachroniques à des fins criminelles. Il s'est presque fâché, disant qu'il n'y avait que toi pour avoir des idées pareilles...
C'est ça! Tu sais, papa est un peu rêveur, comme tous les chercheurs scientifiques, mais moi je suis de ton avis, et Norman est d'accord aussi... Non, je préfère ne pas m'embarrasser d'un vrai policier, cela prendrait trop de temps pour l'acclimater aux voyages diachroniques et à leurs conséquences... Norman est encore plus prudent que moi. Il fera moins de gaffes que n'importe lequel de tes sbires. Et puis, tu ne connais pas tous ses talents cachés...
Non, je ne parle pas de ça, voyons! Je veux dire ouvrir les portes fermées à clé et tout ça... Allez, mon grand-papa chéri, tu es d'accord? Ou faut-il que je demande à grand-maman de te convaincre? J'ai gagné? Tu es un amour de grand-papa et je t'embrasse très fort!
Oui... À quelle adresse? OK, c'est noté, nous y allons tout de suite! C'est ça, embrasse grand-maman de ma part!
Le temps de sortir des jardins de l'université et trouver une auto à louer, puis nous voilà partis vers Hammarbyhöjden, à l'autre bout de Stockholm, où se trouve le central suédois de la police du réseau.
Une demi-heure plus tard, nous abandonnons l'auto devant une petite maison de briques rouges au bout de la Finn Malmgrens Väg. La porte s'ouvre avant même que j'aie pu sonner et un grand blond en uniforme gris-bleu nous conduit au bureau du capitaine Stefan af Geijerstam.
Le capitaine n'est pas très content. Il vient de recevoir un appel de son directeur lui ordonnant de nous fournir des cartes d'enquêteurs de la police du réseau, division des crimes diachroniques, alors que nous ne sommes pas diplômés de l'école de police du réseau et qu'une telle division n'existait même pas hier soir.
La cerise sur le gâteau de sa bonne humeur, c'est qu'une si jeune demoiselle visiblement inexpérimentée soit promue capitaine en charge de cette nouvelle division, alors qu'il y a dans la police du réseau un tas d'excellents officiers très compétents qui sont beaucoup plus aptes, selon le capitaine, à occuper ce poste. Sans parler de cet individu qui accompagne ladite demoiselle et dont les origines se perdent, s'il faut en croire le directeur, dans un passé aussi trouble que lointain.
Bref, le capitaine af Geijerstam n'apprécie pas les ordres qu'il a reçus.
Pascale se fâche alors toute rouge et l'engueule vertement, lui disant que s'il a reçu ces ordres, c'est parce que le directeur juge que le capitaine Stefan af Geijerstam n'a pas la compétence voulue pour prendre les décisions que la situation impose, et qu'elle ne voit pas, dès lors, pourquoi le susdit capitaine se permet d'émettre une opinion à ce sujet. Puisque le capitaine parle de compétence, elle lui fait remarquer qu'il n'y a aucun officier du réseau qui soit diplômé du département du temps, et qu'il n'y a donc aucun officier compétent pour s'occuper de crimes diachroniques, surtout pas le capitaine Stefan af Geijerstam.
Quant à cet individu, comme dit le capitaine af Geijerstam, il a la totale confiance de la capitaine McRae-Ode, seule en charge de la division des crimes diachroniques, et si le capitaine af Geijerstam entretient des doutes au sujet des collaborateurs de la capitaine Pascale McRae-Ode, qu'il en fasse rapport au directeur Ode au lieu de piétiner en pleurnichant les plates-bandes de la division des crimes diachroniques, est-ce clair?
J'ai le plaisir de voir le capitaine af Geijerstam rougir jusqu'à la racine des cheveux. Après un court moment de silence, raide comme un piquet, il présente ses excuses à Pascale, puis nous demande nos PIP pour pouvoir mettre à jour nos dossiers et produire nos cartes d'enquêteurs de la police du réseau.
Nous lui remettons nos PIP, il introduit d'abord celle de Pascale dans la fente d'un appareil qui trône derrière son bureau, puis tapoche un instant le clavier de cet appareil. Quelques secondes passent, puis une carte métallisée sort d'une autre fente de l'appareil. Le capitaine ramasse les deux cartes de Pascale et les lui remet.
- Voici vos documents, capitaine McRae-Ode.
Puis le même manège a lieu avec ma PIP.
- Et voici les vôtres, lieutenant.
Se levant, il nous remet à chacun une ceinture portant un petit sac de toile, puis il souhaite bonne chasse à Pascale et la prie d'oublier l'incident qui a marqué notre arrivée.
- C'est sans importance, capitaine, nous avons tous nos mauvais jours. Bonne journée et bon travail!
De retour en rue, nous reprenons une petite auto de location.
- Dis moi, Norman, il est midi passé, que dirais-tu d'aller casser la croûte au Grand Café? Ils offrent un smörgåsbord qui te plaira sûrement!
- Excellente idée! Je suppose qu'on ira ensuite «cueillir» Ingrid Hagert chez elle?
- Oui, elle a une chambre aux nouvelles résidences étudiantes, sur le boulevard Fiskartorpvägen.
- Est-ce qu'elle connaît le français ou l'anglais, au moins?
- T'inquiète pas, va! Elle se débrouille très bien en français, sa mère était belge m'a-t-elle dit.
Le Grand Café est une vieille bâtisse admirable, aux couleurs d'or, de chocolat et (évidemment) de café, célèbre pour sa superbe terrasse qui offre une vue splendide sur le Strömbron, les quais et le palais royal. La terrasse est inutilisable en automne: l'air des quais est bien trop frais! Nous allons donc manger à l'intérieur.
Durant le repas, j'examine les ceintures reçues du capitaine af Geijerstam. Un matériau de synthèse à la fois robuste et léger avec une fermeture facile à ajuster. Le petit sac peut coulisser le long de la ceinture. Il contient un carnet, un crayon, un canif multi-lames, quelques mètres de ficelle, un petit miroir métallique, une paire de menottes avec deux clés, une très petite lampe de poche qui s'avère à l'essai beaucoup plus puissante qu'elle n'en a l'air, et un machin bizarre en plastique gris, ressemblant un peu à un fer à souder sans fil.
Pascale m'explique qu'il s'agit d'un «stunner», une arme défensive qui fait s'évanouir la personne que l'on vise. Il paraît que ce truc fait partie de l'équipement standard de la police, cela fonctionne en saturant le système nerveux par un faisceau d'ondes, il faut donc viser au cerveau, ce qui est rendu facile par un petit laser de pointage qui s'allume quand on presse à moitié le déclencheur.
Après un substantiel dîner arrosé d'un excellent café, où nous parlons de tout et de rien, nous nous rendons en auto aux résidences universitaires.
La chambre de la belle Ingrid est au second. En y arrivant, nous entendons vaguement à travers la porte des bruits de tiroirs et de portes d'armoires qu'on ouvre et qu'on ferme.
- Elle fait ses bagages, Norman! Il faut la coincer avant qu'elle ne file, et l'amener à tout avouer. On va lui faire le coup de la douche écossaise: je fais la méchante policière qui veut la coffrer, tu fais le bon gars qui intercède en sa faveur si elle collabore à l'enquête, OK?
- Si tu crois que ça peut marcher, je te suis!
Je frappe à la porte.
- Kom in!
Nous entrons et lui présentons nos nouvelles cartes de police en l'accusant du vol des pierres précieuses du musée. Elle reste un instant figée, puis recule d'un pas, se cogne contre le lit, s'y effondre et se met à pleurer.
Je regarde Pascale. La scène la bouleverse autant que moi. Nous nous asseyons au bord du lit, de part et d'autre d'Ingrid. Pascale l'enserre doucement dans ses bras. Comment console-t-on une fille qui pleure? Le seul truc que je connaisse, c'est de lui tenir la main et de lui parler gentiment. C'est donc ce que je fais.
- Allons, allons, Ingrid, faut pas pleurer comme ça! Il y a sûrement moyen de tout arranger, voyons! N'aie pas peur et fais-nous confiance, raconte-nous tout, on trouvera bien une solution à ton problème...
- Si seulement vous pouviez m'aider! J'ai volé ces gemmes pour sauver mon petit frère...
Et la crise de larmes reprend de plus belle. Après quelques minutes et quelques mots gentils de Pascale (une méchante policière, elle? mon oeil!), Ingrid sèche ses larmes et nous raconte son histoire.
À la fin du vingtième siècle, elle partage avec son frère Bernt un petit appartement à Stockholm pour la durée de leurs études. Ingrid étudie la médecine, Bernt la physique. Leur appartement est situé sur la rue Kommendörsgatan, près de la place Karlaplan.
Un matin, au moment où elle s'apprête à quitter l'appartement pour aller à l'université, elle surprend son frère en contemplation devant une poignée de fort jolis cailloux étalés sur la table de la cuisine.
Quand elle lui demande ce que c'est, il lui répond «une collection porte-bonheur qui va assurer notre avenir à Sylvia et à moi», et ne veut rien dire d'autre. Sylvia? C'est sa blonde, Sylvia Johansson, une fille plutôt jolie, nettement plus âgée que Bernt, colérique et arrogante selon Ingrid.
Ne voulant pas arriver en retard au cours de dix heures, Ingrid part sans en savoir plus. À son retour ce même soir, son frère n'est pas là. Elle se dit qu'il passe sans doute la nuit à l'appartement de Sylvia, comme il lui arrive parfois, et ne s'en inquiète pas.
Le lendemain, la radio annonce un vol de pierres précieuses au musée de l'université, et les journaux publient les photos des gemmes volées. Ingrid y reconnaît les cailloux qu'elle a vus la veille. Elle s'en va alors chercher son frère chez Sylvia pour exiger qu'il rende discrètement son butin avant d'être arrêté par la police.
À l'appartement de Sylvia, une surprise de taille l'attend: la porte est ouverte et l'appartement est vide, meubles, frigo, tout a été vidé.
Désemparée et craignant que son frère ne se soit fourré dans un guêpier inextricable, elle appelle au secours son fiancé Per Arvidsson. Celui-ci vient séance tenante la chercher à l'appartement de Sylvia, puis, après avoir écouté son récit, retourne avec elle à l'auberge dont il est le tenancier.
Après l'avoir installée dans son bureau, il part un instant «chercher des nouvelles», et revient avec un journal de la semaine suivante, annonçant qu'on aura retrouvé dès dimanche les gemmes volées, dans le bassin des nymphéas du jardin botanique.
Ce qu'entendant, Pascale l'interrompt pour lui demander si Per Arvidsson n'est pas le tenancier du Den Gyldene Tidens Värdshus à son époque?
- De fait, c'est bien lui!
Et Pascale de me dire, triomphante, qu'elle avait bien deviné qu'il s'agissait d'un crime diachronique!
Je prie alors Ingrid de poursuivre.
- Per m'a donc persuadée que c'était sûrement lui et moi qui allions montrer au gardien le sachet de pierres au fond du bassin des nymphéas. Puisque mon frère était introuvable, il fallait, selon Per, aller reprendre les gemmes quelque part dans le futur, les mettre dans un sachet, jeter celui-ci dans le bassin indiqué et aller raconter une histoire au gardien pour qu'il retrouve le sachet. Ceci arrêterait les poursuites et tout se passerait comme on savait que ça allait de toute façon se passer.
Per m'a expliqué que son auberge n'est qu'une façade d'un système de transports diachroniques dirigé par le département du temps, et que les équipements de l'auberge lui permettent d'aller dans le futur. J'ai été très surprise, mais ce journal daté de la semaine suivante me prouvait ses dires, et j'avais tellement envie de trouver une solution que j'ai vite accepté.
Après pas mal d'hésitations, Per m'a envoyée ici, suffisamment loin dans le futur pour que le vol soit oublié, mais pas si loin que la collection ne soit perdue ou dispersée. Je me suis inscrite en sciences médicales à l'université, le temps de trouver un moyen discret de voler les cailloux.
Je commençais à désespérer d'en trouver quand un prof m'a suggéré d'aller donner un coup de main à l'équipe de Michel McRae-Ode, qui préparait un IMP dans les résidences universitaires. Apprenant qu'ils allaient ensuite faire un IMP sur le vol commis par mon frère, j'ai pensé que c'était là ma seule chance de m'approprier les fameuses pierres pour les ramener à mon époque.
Ce ne fut pas trop difficile de me familiariser avec les équipements de prises de vues, l'ordinateur étant d'un modèle semblable à celui utilisé pour les simulations dans les cours d'anatomie, de diagnostic et de chirurgie.
Pascale l'interrompt alors pour lui demander où sont les gemmes. Elle prend le sac à main brun qui traîne au pied du lit, en sort un sachet de plastique blanc et le remet à Pascale. Je lui demande où est le brouilleur qu'elle a utilisé pour aveugler la sécurité du musée. Elle sort de son sac à main une petite boîte de la taille d'un paquet de cigarettes, me la passe et me dit que c'est Per qui lui a procuré ce truc.
Après avoir jeté un coup d'oeil au contenu du sachet blanc, Pascale me le tend.
- OK, mon grand! Pour la suite des opérations, on procède comme suit: nous allons tous les trois voir le chef de la sécurité du musée, tu lui rendras ses cailloux en lui expliquant que tu es de la police du réseau, chargé d'une enquête diachronique concernant ce vol. Il me connait comme conseillère technique de Michel et ne me croira pas si je lui dis que je suis de la police, mais si tu le lui dis, il va te croire.
Tu lui diras que tu as retrouvé ses pierres grâce à notre assistance à Ingrid et à moi, et que tu ne les lui rends qu'à condition qu'il n'ébruite pas ton intervention, vu que ton enquête est encore en cours.
Si nécessaire, expliques-lui dans les grandes lignes comment le vol a eu lieu, mais arranges-toi pour qu'il ne comprenne pas qu'Ingrid est la voleuse.
- Facile, ma belle! Je n'ai qu'à insister sur les talents de programmeur que le voleur a déployés pour se rendre invisible aux yeux de l'équipe de prises de vues et aveugler le système de sécurité de musée.
Je lui dirai qu'il faut une longue expérience de la programmation des simulations pour y arriver, que je connais le coupable mais que les besoins de l'enquête m'obligent à lui laisser pour le moment la bride sur le cou.
- D'accord, mais ne va pas faire porter ses soupçons sur Michel et sa gang, ils ont déjà eu leur quota de difficultés.
- T'en fais pas, va! Je lui dirai que le voleur n'était pas connu des membres de l'équipe de Michel et qu'il est heureux que j'aie songé à envoyer Ingrid garder un oeil sur l'équipe, en plus de t'envoyer toi dans l'équipe, sans quoi nous manquions le voleur.
- C'est ça! Rends-toi intéressant et prends tout le mérite pour toi!
- Veux-tu que je le convainque, ou veux-tu qu'il lui reste un gros soupçon envers ton frère et son équipe? Si j'ai l'air de me vanter, il me croira, sinon...
- Non, tu as raison mon beau menteur! Un gros mensonge rassurant le convaincra mieux qu'une explication claire et logique! OK, Ingrid, prends un manteau et amènes-toi, on y va!
Au sortir de l'entrevue avec le chef de la sécurité du musée, nous prenons une auto pour nous rendre au Den Gyldene Tidens Värdshus. Pascale s'assied au volant et indique au véhicule à quel endroit nous désirons aller. Quelques minutes plus tard, nous traversons Bergshamra, puis atteignons Ulriksdal et l'auberge.
Rejoindre l'aubergiste, l'accompagner au terminal diachronique, lui indiquer notre destination, et nous voilà de retour à l'époque d'Ingrid, un mois après le vol.
Devant nous, un grand costaud au visage ouvert et souriant se trouve au pupitre du terminal: Per Arvidsson, ci-devant tenancier du Den Gyldene Tidens Värdshus en cette fin du vingtième siècle.
Dire qu'il est surpris de voir arriver Ingrid serait un euphémisme, mais je dois admettre que nous sommes tous trois surpris par la rapidité de sa réaction: le temps de crier «Ingrid!», il bondit au devant de nous, soulève de terre la jeune femme, puis la serre tendrement dans ses bras.
De longues secondes et une admirable embrassade plus tard, il la pose au sol et nous regarde Pascale et moi l'air de se demander ce que nous pouvons bien foutre là. Pascale l'apostrophe:
- Tidspolisen, grabb! Vous avez bien des affaires à nous expliquer, Ingrid et toi, Per! Révéler nos transports diachroniques à une tierce personne, les utiliser dans le but de perpétrer un vol et de créer une boucle temporelle... Il n'y a pas à dire, il est beau, ton serment d'office!
- La police du temps? Mais je ne savais pas... On n'en a jamais parlé au département... Je ne savais pas que vous étiez de la police...
Je lui présente ma carte de lieutenant de police, histoire de faire sérieux.
- Allons dans ton bureau, Per, on y parlera plus à l'aise. La capitaine McRae-Ode pourra sans doute te permettre de garder ton emploi si tu collabores cent pour cent avec nous.
Pascale m'adresse un clin d'oeil et un sourire. J'ai dû trouver le ton juste...
Per doit aimer son confort: son bureau est plutôt un petit salon, d'où une grande fenêtre laisse voir les premières feuilles d'un printemps hâtif maculant de vert tendre le noir des troncs et le blanc de la neige dans la forêt toute proche.
Dans un coin de la pièce, un foyer dans lequel trois bûches se consument en crépitant, embaumant le bureau du parfum doux des résineux. Devant le foyer, une table basse encombrée de papiers: des comptes, des factures et quelques lettres, rien de bien intéressant. Autour de cette table, formant un quart de cercle centré sur le foyer, trois fauteuils bas couverts de soie grège. Dans le coin opposé de la pièce, un secrétaire second empire, fermé, et une chaise assortie.
Le temps de déplacer la chaise, et nous prenons place tous les quatre autour de la table et du foyer.
Pascale ouvre le feu en demandant à Per d'expliquer pourquoi il a envoyé Ingrid dans le futur malgré les règlements interdisant les transports diachroniques sans autorisation expresse du département du temps ou d'un de ses mandataires.
Les explications de Per viennent confirmer le récit qu'Ingrid nous a fait: pour protéger Bernt, il était nécessaire de récupérer les gemmes, ce qui ne lui semblait possible qu'en allant les re-voler dans le futur, puisqu'on les avait retrouvées. Ensuite, il comptait les faire découvrir par un gardien dans le bassin des nymphéas, comme indiqué dans le journal.
- Et tu ne t'es même pas rendu compte que tu créais ainsi une boucle temporelle? Tes instructeurs au département seront déçus quand on leur rapportera ça!
En attendant, nous devons récupérer Bernt et les cailloux qu'il vient de voler. Pour ce faire, Ingrid, Norman et moi allons retourner le matin du vol et suivre Bernt dès qu'il sortira de l'appartement. Nous serons de retour ici ce soir vers six heures. Toi, Per, tu restes ici pour t'occuper de l'auberge, mais tu vas nous procurer un double de tes clés et nous donner ton horaire détaillé pour la semaine en question. S'agirait pas que tu nous rencontres au mauvais moment... Ah oui! Tu devrais aussi remettre quelqu'argent à Ingrid, histoire de payer l'autobus, le métro ou le déjeuner!
Sitôt dit, sitôt fait! Nous repartons tous les trois un mois dans le passé. Suivant les indications données par Per, nous arrivons bien avant l'aube, à une heure où il est encore en train de dormir. Nous sortons discrètement, sans réveiller personne et sans nous faire remarquer.
Nous descendons alors à pied jusqu'à Bergshamra. Après un courte attente, nous prenons l'autobus de 7h12 vers le centre-ville de Stockholm, où ma carte Visa nous permet de louer une petite Saab dès l'ouverture du bureau d'AVIS sur la rue Linnégatan.
8h20 nous voit garés au coin de Kommendörsgatan et Grevgatan, les yeux rivés de l'autre côté de la rue, sur la porte de l'immeuble où les jeunes Hagert partagent un appartement. Après quelques minutes, Ingrid et Pascale ont faim. Ces dames me quittent donc un moment pour aller acheter du pain, du fromage et des jus de fruits dans une épicerie à deux rues de là. À leur retour, nous déjeûnons rapidement sans cesser de guetter la fameuse porte.
Neuf heures sonnent aux clochers voisins, et comme s'éteignent les dernières notes des carillons, nous voyons Ingrid sortir du bâtiment et s'éloigner d'un bon pas vers Karlaplan et la station de métro. Dans l'auto, Ingrid se rengorge de saisissement et se met à tousser à fendre l'âme. Quelques tapes dans le dos gentiment administrées par Pascale ont raison de sa quinte.
- Ça va mieux, Pascale, merci! Je me disais bien que j'allais me voir passer à un moment ou un autre, mais je n'imaginais pas que ça me ferait un tel choc...
- Je te comprends, Ingrid, quoique je t'avoue que je n'ai pas encore eu à me rencontrer moi-même comme ça. Ni Norman non plus, d'ailleurs! Le département prend un maximum de précautions pour éviter ce genre de désagrément à son personnel...
Je suis forcé d'interrompre Pascale pour signaler que quelqu'un sort de «notre» immeuble, mallette en main. Ingrid ayant reconnu son frère, je fais démarrer l'auto. Lui-même fait quelques pas en direction de Karlavägen, puis monte dans une petite Renault 5 et démarre.
Comme il s'en tient aux artères principales, nous le suivons sans difficulté à quelques voitures de distance. Après avoir longé l'île Mellan Broarna par le quai Skeppsbron, nous traversons la place Södermalmstorg, puis enfilons Södergatan pour tourner d'abord à droite sur Folkungagatan, puis à gauche sur Timmermansgatan et encore à gauche sur Magnus Ladulåsgatan, où il se gare devant le numéro 48.
Pendant que je me gare à mon tour devant le 40, Ingrid nous apprend que Sylvia, la blonde de Bernt, loge au deuxième étage du 52. Nous voyons Bernt quitter sa voiture sans sa mallette et disparaître dans l'entrée du 52. Pascale me suggère aussitôt d'aller exercer mes talents sur l'auto de Bernt et d'y récupérer la mallette, histoire de voir si les pierres y sont.
Je prends dans mon kit d'urgence la bobine de fil de fer rigide, je sors de la Saab et m'avance jusqu'à la Renault. La mallette est sur le siège de droite, à côté du conducteur. Parfait. Trente secondes et la portière droite est ouverte, dix secondes pour ramasser la mallette et refermer l'auto: il ne m'a pas fallu plus d'une minute pour revenir auprès de Pascale et d'Ingrid, mallette en main. Pascale s'en empare et me dit de démarrer et faire le tour du bloc pendant qu'elle en vérifie le contenu.
C'est avec un accent de triomphe dans la voix qu'elle nous annonce que nous avons récupéré les gemmes volées. Il ne nous reste plus qu'à tirer Bernt du guêpier dans lequel il s'est fourré.
Nous achevons le tour du bloc et revenons nous stationner devant l'hôtel Alexandra, au 42 Magnus Ladulåsgatan. C'est un bâtiment aux murs défraîchis, ressemblant plus à une maison de passe qu'à un hôtel digne de ce nom. Le genre hôtel pour voyageurs de commerce, j'imagine. En tout cas, il y a de la place pour se garer, et nous sommes aux premières loges pour admirer l'altercation qui oppose Bernt à une jolie brunette et deux armoires à glaçe en complets rembourrés.
La Renault bée, portières et hayon grand ouverts. Bernt et compagnie s'agitent tout autour, échangeant force engueulades et agitant les bras: ils ont dû découvrir la disparition de la mallette, et il nous semble que Sylvia et ses deux acolytes n'accordent guère de valeur aux explications de Bernt.
La discussion s'envenime lorsque Sylvia bouscule Bernt si vivement qu'il tombe assis sur le trottoir. Ingrid jaillit brutalement hors de la Saab et se met à courir en direction des protagonistes, hurlant «Bernt!» à pleins poumons. Pascale et moi nous précipitons hors de l'auto, stunner en main. Bien nous en prend: les deux escogriffes ont dégaîné et se tournent vers nous, revolver au poing. Je presse le bouton de mon stunner, une petite lumière rouge s'allume sur le front du malabar de gauche et il s'effondre sans tirer. Celui de droite s'effondre aussi, Pascale a dû l'avoir. Sylvia, par contre, est encore debout, tenant un pistolet à deux mains. J'entends simultanément une détonation dans sa direction et un «Ping» retentissant quelque part derrière nous: manqué! Je n'ai pas le temps de la viser, elle a tourné les talons et détale en zigzag entre les autos stationnées le long de la rue.
- Pas de dégâts, Pascale?
- Non, ça va! La police va arriver, il faut filer d'urgence. Ramasse Bernt et emmène le dans la Saab, je te suivrai avec Ingrid dans la Renault, on retourne en vitesse rendre l'auto chez AVIS.
Aider Bernt à se relever, lui faire remettre les clés de la Renault à Ingrid, l'emmener avec moi dans l'auto: moins de deux minutes plus tard, nous repartons, Saab en tête.
- Ça va, Bernt, ta chute ne t'a pas fait trop de mal?
- Non, ça va... Mais vous parlez français! Qui êtes vous?
- Police. Tu poseras tes questions au capitaine McRae-Ode quand nous serons en sécurité. En attendant, Bernt Hagert, saches que ta soeur Ingrid et nous te suivons depuis ce matin, attendant une occasion de te tirer du guêpier dans lequel tu t'es fourré... Te rends-tu compte que Sylvia et ses deux gorilles t'auraient probablement tué pour te prendre ces cailloux?
- Alors c'est Ingrid qui m'a dénoncé?
- Non, Ingrid a essayé de te protéger avec l'aide de Per Arvidsson. Pour ce faire, elle a elle-même commis un vol dans notre juridiction. La capitaine et moi avons pu l'arrêter avant que la situation ne devienne trop grave. Quand nous avons appris le motif de son vol, nous sommes venus de toute urgence essayer de te tirer de ce merdier avant que tu ne te retrouves fantôme, ta petite amie Sylvia ayant décidé de filer avec les pierres sans laisser de témoin. Tu pourras remercier ta soeur! Tu lui dois sans doute ta peau.
- Sylvia ne m'aurait pas tué, elle m'aime!
- Si tu crois encore ça après la fusillade qui vient d'avoir lieu, t'es un fameux naïf, mon gars! Le jour où tu lui apportes des pierres précieuses, elle se fait aider par deux tueurs pour t'accueillir... Si c'est de l'amour, c'est pour les gemmes et pas pour toi, eh niaiseux!
À ces mots, il se renfrogne et nous poursuivons le trajet en silence.
Une fois la Saab rendue à l'agence AVIS, nous nous entassons tous les quatre dans la Renault, Ingrid au volant, les deux gars en arrière. Nous mettons le cap sur Ulriksdal, où nous nous arrêtons près de la chapelle, au bord du chemin qui conduit au château. Nous abandonnons l'auto et nous rendons à travers champs à l'auberge, puis profitons d'une absence de Per (indiquée sur l'horaire qu'il nous a donné) pour nous introduire par la porte arrière de l'auberge et utiliser discrètement le terminal diachronique. Après avoir obtenu d'Ingrid les clés de la Renault et le reste de l'argent que lui a remis Per, nous l'expédions avec Bernt un mois plus tard, au jour et à l'heure du rendez-vous fixé avec Per.
Pascale et moi nous transférons alors cinq jours plus tard, le dimanche un peu avant l'aube. Comme Per dort encore, nous sortons de l'auberge sans nous faire remarquer et retournons chercher la Renault près de la chapelle. Nous nous rendons ensuite au jardin botanique, glisser le sac de pierres dans le bassin des nymphéas et jouer le rôle du jeune couple qui fait découvrir les gemmes à un gardien.
Tout se passe sans encombre. De retour au Den Gyldene Tidens Värdshus, nous y trouvons Per, qui ne nous connaît évidemment pas encore. Nous lui présentons nos plaques du département du temps, et il nous transfère trois semaines plus tard, quelques minutes avant notre rendez-vous, soit juste avant l'arrivée d'Ingrid et Bernt.
Assis devant le pupitre du terminal, Per nous regarde l'air inquiet.
- Alors, tout s'est bien passé? Mais où est Ingrid? Je croyais qu'elle reviendrait avec vous...
- T'inquiètes pas, Per! Tout s'est très bien passé, Ingrid et Bernt seront ici dans cinq minutes. J'ai préféré ne pas les avoir dans les pieds pendant que j'allais avec Norman rendre ces fichus cailloux de la façon que tu sais.
Ingrid et Bernt nous rejoignent quelques minutes plus tard. Après l'indispensable baiser des amoureux, Per prend la main d'Ingrid et nous invite à l'accompagner à son bureau. Sur la table basse devant le foyer, une bouteille d'akvavit et cinq verres, que Per s'empresse de remplir.
- J'étais sûr que Bernt serait avec vous! J'ai même été chercher un fauteuil pour notre héros... Parce qu'enfin, voler ces pierres sans laisser de trace, c'est fabuleux, non? Comment as-tu fait, Bernt?
- Ne comptez pas sur moi pour vous raconter toutes les conneries que ce joli chameau de Sylvia m'a fait faire...
- Ah non, frérot, tu ne vas pas nous faire ce coup-là après tout le mal qu'on s'est donné pour te tirer de là?
- Il faut comprendre Bernt, Ingrid: il n'est pas très fier d'avoir commis un vol stupide pour les beaux yeux d'une fille qui n'en vaut pas la peine, d'autant plus que ce vol, il l'a fait très facilement... Rien d'héroïque là-dedans!
- Que veux-tu dire, Pascale? Comment sais-tu que ce vol a été si facile pour Bernt? Il n'a laissé ni empreintes ni traces d'effraction, ce n'est quand même pas trivial, tout de même?
- C'est pourtant logique, Norman! Les indices sont les suivants: les vitrines contenant les gemmes volées sont protégées par une alarme pouvant détecter le bris des vitres ou l'ouverture de la vitrine. Ces alarmes ne se sont pas déclenchées. Le vol a eu lieu durant la nuit, mais n'a été découvert qu'au moment où un visiteur s'est rendu compte que beaucoup d'écrins étaient vides, soit presque une heure après l'ouverture du musée ce matin-là. La police n'a trouvé aucune empreinte, ni aucune trace d'effraction... Ah oui! Encore un détail: la salle de minéralogie est perdue tout au bout du musée, près des combles, et les murs de la salle adjacente sont encombrés de grandes armoires à moitié vitrées, ce qui fait qu'il n'y a pas grand-monde qui y va: une douzaine de visiteurs par jour et au mieux un gardien toutes les deux heures. Voilà, tout est là! Le reste découle inévitablement de ces quelques faits...
- Je suis peut-être obtus, mais ça ne me dit pas comment Bernt a procédé.
- Suis-moi bien, Norman: si la police n'a pas trouvé trace d'effraction, c'est parce qu'il n'y a pas eu d'effraction. Donc, Bernt s'est laissé enfermer dans le musée au moment de la fermeture le soir précédent, et en est ressorti peu après l'ouverture le lendemain matin, sans doute juste avant que l'on ne découvre le vol. Pour ne laisser aucune empreinte, il a simplement utilisé des gants de laboratoire: après tout, il est étudiant en physique et a donc accès aux labos de l'université.
- Jusque là, je te suis! Mais comment a-t-il fait pour passer la nuit dans le musée sans se faire répérer par les gardiens? Ils font régulièrement des rondes dans toutes les salles, non?
- Considère les alternatives, mon nono: Bernt aurait pu se cacher dans les toilettes, mais l'équipe de nettoyage passe chaque soir et l'aurait trouvé. Il aurait aussi pu essayer de jouer à cache-cache avec les gardiens en changeant de salle juste avant qu'ils n'arrivent, mais la collection de minéralogie est dans un cul-de-sac: il se serait fait prendre. Il ne lui restait donc qu'une seule possibilité: se cacher dans une des grandes armoires de la salle voisine. Il lui a suffi de réarranger le contenu de quelques rayons pour se faire une place inconfortable sans doute, mais suffisante pour la nuit, n'est-ce pas Bernt?
- Exact!
- Mais alors, Pascale, comment a-t-il fait pour prendre les cailloux sans déclencher l'alarme? Il n'a pas brisé les carreaux des vitrines, je sais, mais il a tout de même dû ouvrir les vitrines pour voler ces fameuses pierres, n'est-ce pas?
- Evidemment, mon grand! Tu sais que ces systèmes de sécurité fonctionnent tous selon le même principe: des fils fragiles et des relais forment un circuit électrique fermé qui s'ouvrira dès qu'on déclenche un des relais en ouvrant une vitrine ou qu'on brise un des fils en brisant ou découpant un carreau. C'est l'ouverture du circuit qui déclenche l'alarme proprement dite.
Les relais des vitrines sont maintenus enclenchés par le champ magnétique d'un aimant attaché au couvercle de la vitrine. Quand on ouvre la vitrine, l'aimant s'éloigne du relais et celui-ci se déclenche, faisant sonner l'alarme. Bernt avait donc apporté une boussole et quelques gros aimants, provenant sans doute aussi d'un labo de physique de l'université. Il n'a eu qu'à chercher les relais à l'aide de la boussole, puis à placer les aimants aux endroits pertinents des vitrines pour maintenir les relais enclenchés et rendre tout le système inopérant! Crocheter les vitrines n'était alors plus qu'un jeu d'enfant.
Comme d'autre part Bernt devait faire attention à ne pas faire de bruit, il a dû procéder assez lentement. Chaque vitrine lui a donc pris cinq à six minutes. Vu le nombre de vitrines dans la salle, il a eu tout le temps nécessaire entre deux rondes, sans doute quelque part entre minuit et quatre heures.
Voilà, Norman, que dis-tu de mon raisonnement?
Comme je connais mes classiques, je m'empresse de la féliciter:
- Génial, ma chère Holmette, tout simplement génial!
- Mais non, voyons, c'est élémentaire, mon cher Watson!
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