Bonjour Robert et Cristobal!

Ce texte-ci ( scen1.html ) fait partie d'une série fantastique mettant en scène des elfes et des fées vivant maintenant au Québec dans notre monde normal. Le contact entre notre civilisation moderne et la magie des elfes et des fées ne se fait pas sans heurts, bien entendu. ;^))
Dans ce récit-ci, la jeune Mira, gaspésienne dont les deux grand-mères sont amérindiennes, découvre qu'elle est une fée, pendant que Méüs (l'elfe qu'elle aime) passe la plus terrible épreuve de sa vie, une épreuve magique où il doit affronter la violence qui est en lui comme en chacun de nous et vaincre ou mourir...

Les deux récits suivants (qui ne sont pas inclus ici) racontent la suite de cet été gaspésien très mouvementé: Méüs va apprendre à maîtriser son don pour la magie, Mira va apprendre à utiliser ses talents féériques, elle va hériter de Chanteflamme - l'épée magique de Morgane-la-fée - et elle va vivre un rêve prophétique où elle verra sa mort et celle de Méüs avant de rencontrer un formidable dragon...

J'ai déjà réuni la matière pour un autre récit dans cette série, mais le sujet (rencontre de la réalité et du fantastique est inépuisable).

Dans un autre genre plus SF et moins fantastique, vous trouverez sur ce site un scénario: scen2.html ainsi qu'un conte SF intitulé «Un si joli soleil orange».

Dans un tout autre genre encore, il y a un conte très tendre «Histoire contée par un nounours» qui porte au rêve...

Encore plus étrange: une très longue saga en vers, encore en cours d'écriture, intitulée «La saga du Fou» qui se passe dans un univers mi-moderne, mi-moyen-âgeux et dont quelques extraits se trouvent sur la page du Fou.

Tous ces textes se prêteraient fort bien à une mise en bédé.

Bonne lecture!
Norman.


Auteur:Norman W. Molhant
320 Principale
Trés-Saint-Rèdempteur (Rigaud)
Quèbec, J0P 1P0
(450) 451-4881
nwm@cafe.edu

Mira: Un été pour deux


L'Oeuf de Schoenberg


Mira revient à pied du village, où elle est allée mettre à la poste le courrier de son père. Elle s'est habillée comme d'habitude: anciens jeans taille basse transformés en shorts, pieds nus dans des sandales de cuir et tee-shirt un rien trop court s'arrêtant un peu au dessus de la ceinture. Sur son tee-shirt, le dessin d'un colis emballé de papier brun, portant une étiquette «Fragile - manipuler avec précautions».

Le large trottoir qu'elle arpente d'un bon pas marque la fin de la plage. L'autre côté de la rue est occupé par des buildings à appartements ayant tous au rez-de-chaussée un magasin, un café ou un restaurant, datant du temps où le village était une station balnéaire à la mode qu'envahissaient des centaines d'enfants jouant, riant, courant et se faufilant entre les grandes personnes en costume de bain qui se doraient au soleil. Depuis quelques années, la mer est polluée, la plage est tachée de pétrole, se bronzer donne le cancer, les appartements sont vides, les cafés, restaurants et magasins sont fermés et il ne reste plus ici que les villageois et quelques villégiateurs nostalgiques.

De toute cette déchéance, Mira n'a cure: elle est jeune et jolie, la plage et les dunes sont bien plus belles sans la foule. Et puis, pour se baigner il y a toujours le petit lac chez Marinette et Méüs. Méüs! S'il pouvait se déclarer, celui-là! Qu'elle puisse enfin lui dire qu'elle l'aime aussi... Si au moins elle pouvait être sûre qu'il l'aime... Mais non, il est toujours doux, gentil et correct. Aucun signe de sa part, pas même un petit mot doux, un petit baiser furtif ou une caresse timide, rien! Elle a beau choisir les tee-shirts les plus coquins qu'elle peut trouver, accompagner Méüs dans toutes ses promenades et même dans son labo photo, se faire gentiment provocante, rien n'y fait: il se cantonne dans le rôle de grand frère qu'il s'est choisi et se contente toujours de rougir en la regardant de ses grands yeux bleus un peu tristes, comme s'il voulait lui dire quelque chose mais n'osait jamais... Comment peut-on être si énervant et si adorable à la fois? Comme si Mira avait besoin d'un grand frère, enfin! C'est un amoureux et un amant qu'elle veut, pas un grand frère, voyons! Et comment fait-on comprendre ça à l'homme de sa vie? Surtout quand il passe l'année au loin à l'université et qu'on ne l'a pour soi que pendant les vacances...

Perdue dans ses pensées, Mira atteint le bout de la rue, quitte le trottoir et s'en va à travers dunes vers la mer. En atteignant la plage, mauvaise surprise: le grand Désormeaux est là, qui s'en vient vers elle. Pire encore, la plage est déserte à part lui! C'est le pire vaurien du village, grand et costaud, assez beau même, mais méchant et sans scrupules, le genre de gars qu'il vaut mieux ne pas rencontrer seule quand on est jeune et jolie. Hélas, il a vu Mira et lui barre le passage.

- Tiens, quelle chance! Jolie poupée, je pensais justement à toi! Je me disais que tu aimerais sûrement passer l'après-midi dans les dunes avec moi...

- Nicolas Désormeaux, fous-moi la paix et va donc emmerder quelqu'un d'autre!

- Tss-tss! Il ne faut pas parler comme ça, petite! Je vais devoir t'apprendre la politesse! Et pour commencer, fais voir si tes colis sont si fragiles que ça...

Comme il s'avance, Mira recule, franchement effrayée maintenant.

- Ne me touche pas, sale brute, ou je crie!

- Et qui viendra à ton secours? Crie tout ton saoul, ma belle, il n'y a que moi pour t'entendre!

Mira veut s'encourir, mais il lui attrape les poignets et la tire brutalement vers lui. Les larmes dans les yeux, elle crie à pleins poumons «Méüs! Au secours! Méüs!».

Et Nicolas rigole, sûr de sa force et de sa chance.

- Crie toujours, poulette! Ton idiot de Méüs est chez sa mère et ne t'entendra sûrement pas!

Mais derrière lui, une voix s'écrie «Lâche-la, salaud!».

De surprise, Nicolas s'est retourné si vivement qu'il a fait tomber Mira dans le sable. Méüs est là à quelques mètres, debout jambes écartées et genoux légèrement fléchis, mains ouvertes et portées en avant, dans une pose que Nicolas ne connaît pas. Nicolas n'est pas effrayé: il est le plus grand et le plus fort des gars du village. De toutes façons, Méüs ne s'occupe que de ses études et de ses promenades photographiques, il est bien trop "petit garçon à sa maman" pour pouvoir se battre. Il a d'ailleurs son appareil photo en bandoulière, comme d'habitude. Ridicule! Comme la façon dont il se tient! On dirait presque un ouaouaron qui se prépare à sauter. Une tête d'oeuf, pense Nicolas, une vraie belle tête de victime! En tout cas, cet idiot de Méüs a besoin d'une bonne leçon!

«Ah mon mauzuss! Je vais t'apprendre à espionner le monde, moi!» s'écrie Nicolas qui s'élance en courant sur Méüs. Juste au moment où il l'atteint, Méüs se retourne comme s'il voulait s'encourir, semble tomber et disparaît du champ de vue de Nicolas. Un grand choc, puis celui-ci se sent tomber en avant, voit l'horizon basculer et la plage s'incliner étrangement. Méüs réapparaît, mais à l'envers et le visage tout proche du sien. Puis les dunes en haut et le ciel en bas. Ensuite une impression de vitesse et d'éloignement, avec la nette sensation d'une chute en arrière. Après un moment interminable, un choc violent sur le crâne et dans le haut du dos, puis l'impression d'être traîné par les pieds, enfin un dernier choc quand le reste du corps frappe brutalement le sol. Nicolas veut se relever, mais l'atterrissage a été rude: il n'arrive même pas à s'asseoir, la plage tangue et roule, tout tourne autour de lui.

Pendant ce temps, Méüs se redresse vivement, s'approche en deux bonds de Mira, lui tend la main et l'aide à se relever. Son visage est très rouge, il respire vite et fort, ses pupilles sont curieusement dilatées et ses gestes sont brusques. Mira ne l'a jamais vu comme ça. Il vient de projeter Nicolas au loin comme s'il s'agissait d'un poids plume, Mira en est bouche bée. Comme elle ne dit rien, Méüs se penche et la prend sur son bras droit, ainsi qu'il faisait souvent il y a seulement quelques années, quand elle n'était encore qu'une petite fille. Il la soulève comme si elle ne pesait rien, puis se met à marcher d'un bon pas le long de la plage, vers la maison et la sécurité.

Mira n'en revient pas: Méüs ne lui avait jamais dit qu'il était si fort. Et d'une certaine façon, elle aime ça: elle est dans les bras de son héros qui vient de la sauver. Alors, elle se blottit contre lui le plus fort qu'elle peut, et elle sent la douce chaleur du visage de Méüs contre son sein gauche, celle de son torse contre son flanc et de son bras sous ses fesses. Elle se sent tout chose tant c'est doux. Elle veut lui dire «Je t'aime, Méüs!», mais les mots s'étranglent dans sa gorge et tout ce qui sort c'est un tout petit «Méüs» de rien du tout. Zut! Voilà que ce grand dadais s'arrête et la dépose au sol, au lieu de l'embrasser... Mais elle se tient serrée tout contre lui, comme si elle était encore effrayée, pour sentir le corps de Méüs tout contre elle, les formes de ses muscles contre sa joue, contre sa poitrine, contre son ventre, contre ses cuisses... Maintenant elle est sûre que Méüs l'aime! Alors elle s'écarte un tout petit peu et le regarde dans les yeux en souriant. Et lui, la regardant aussi dans les yeux, rougit de plus belle, puis dit «Mira» et sa voix s'enroue... Elle s'écarte encore un peu et lui prend la main.

- J'ai eu si peur, Méüs!

- J'étais sur la dune et je te regardais venir, au téléobjectif. Quand j'ai vu Nicolas te barrer le chemin, j'ai eu peur pour toi et je me suis mis à courir.

- Je ne te savais pas si fort, Méüs! Quand tu l'as fait revoler, je n'en croyais pas mes yeux!

- Tu sais, Mira, à l'université je me suis inscrit à un cours d'aïkido. C'est un sport où l'on apprend à utiliser la force de son adversaire pour se protéger. Cet idiot de Nicolas m'a attaqué en courant, j'ai utilisé sa vitesse pour le projeter. Comme il n'a pas amorti sa chute, il en a pour un moment à s'en remettre. Je n'ai vraiment pas grand mérite...

Ils se sont mis à marcher le long de la plage, côte à côte. Maintenant qu'elle est certaine que Méüs l'aime, il ne lui reste plus qu'à le lui faire avouer... Il aurait tout de même pu l'embrasser, ou la caresser, non? Puisqu'il la tenait dans ses bras! Mais non, le grand nono est trop timide et n'a rien osé faire... Si maintenant il n'a pas compris qu'elle l'aime aussi, qu'est-ce qu'il lui faut, hein? Une déclaration écrite signée devant notaire? Enfin, on verra ça! Dorénavant, elle sait à quoi pense Méüs quand il la regarde en rougissant, et elle est sûre que sachant ça, elle obtiendra bien qu'il se déclare!

Arrivée chez Méüs, Mira entre un instant saluer Marinette, puis repart à la maison d'un pied léger, pour aider sa mère à préparer le souper.

* * *


Le lendemain matin, Mira s'est pointée très tôt chez les Larocque, juste après le petit déjeuner. Marinette est déjà dehors, assise en train de lire sur le banc de la terrasse.

- Bonjour Marinette! Est-ce que Méüs dort encore?

- Bonjour petite fée! Comment vas-tu ce matin? Méüs a fini de déjeuner, il est dans son labo photo. Il m'a raconté que vous avez eu un accrochage avec le grand Désormeaux, hier après-midi. Ça n'a pas l'air d'avoir entamé ton moral!

- Si tu avais vu, Marinette! Méüs l'a lancé au loin comme si c'était un fétu de paille...

Ses yeux se perdent à l'horizon et elle soupire en souriant à ses souvenirs. Marinette, qui la regarde, ne peut s'empêcher de sourire aussi.

- Je crois qu'il ira placer des microphones pour enregistrer les oiseaux de l'autre côté du lac dès qu'il aura fini avec ses photos. Tu pourrais peut-être lui proposer ton aide?

- Oui, oui! Bonne idée! A tantôt, Marinette!

Elle s'élance dans la maison, dévale l'escalier de la cave et s'arrête devant la porte du labo photo. Merde! La lumière rouge est allumée: défense d'entrer.

Toc-toc.

- C'est moi! Est-ce que je peux entrer?

- Une minute! J'ai une photo dans le révélateur. Ce ne sera pas long.

Il en faut de la patience avec son homme, pense Mira, surtout quand c'est un scientifique comme Méüs! Toujours en train de photographier des plantes et des animaux bizarres. N'empêche, ses photos sont toujours très belles! Et s'il demandait à Mira de poser pour lui, eh bien, elle ne dirait pas non...

Sur ces belles pensées, la lumière rouge s'est éteinte. Mira entre dans le labo et ferme soigneusement la porte derrière elle. Il y a encore le maudit rideau noir à franchir, enfin elle arrive dans le saint des saints. C'est le royaume de Méüs ici, et tout baigne dans une faible lueur orangée. Ah, il fait du noir et blanc aujourd'hui! Quand il fait de la couleur, c'est le noir le plus complet. L'agrandisseur est là qui trône sur la table sèche, éteint pour le moment. Devant la table humide, Méüs est penché sur le bac de droite.

- C'est joli, ce que tu fixes? Je peux voir?

Elle le rejoint, pose la main sur son épaule et se penche pour regarder. Surprise! C'est elle-même! Avec le tee-shirt à l'emballage brun qu'elle portait hier. Juste au moment où elle quittait le trottoir pour entrer dans les dunes. Une photo prise au téléobjectif, puisque la perspective est écrasée. Méüs devait être en haut de la grande dune, l'image est légèrement en plongée. Pas étonnant qu'il ait pu venir à son secours: il était tout proche. C'est une fort jolie photo, bien composée, avec un sujet, ma foi, très sympa, que Mira ne peut qu'approuver! Elle se tourne vers lui en souriant.

- C'est une photo merveilleuse, Méüs! Tu m'en feras une copie?

Méüs est sûrement devenu tout rouge, mais avec les lampes oranges, il n'y a pas moyen de savoir. En tout cas, il a essayé de bredouiller quelque chose et c'est sorti tout croche: sa voix s'est encore une fois étranglée. Alors Mira décide de profiter de l'occasion. Après tout, il n'y a personne pour les déranger ici. Elle se blottit dans les bras de Méüs, passe les bras autour de son cou et, se dressant sur la pointe des pieds, l'embrasse sur les lèvres.

Miracle! Ça marche! Ses bras se referment autour d'elle et il la soulève doucement, sans détacher ses lèvres des siennes. Maintenant qu'il la tient en l'air, plus haut que lui, il s'écarte une seconde pour reprendre son souffle, puis se met à rire doucement, un petit rire heureux et contagieux, en la serrant bien fort dans ses bras. Mira se met à rire aussi, tout doucement...

Il devait y avoir beaucoup de photos à développer, puisqu'il est déjà presque onze heures quand Mira et Méüs remontent de la cave. C'est Mira qui porte les épreuves, bien sèches maintenant.

- Marinette! Viens voir les photos de Méüs, elles sont magnifiques!

- D'accord, mais Méüs nous explique ce qu'il a photographié!

Tout le monde s'assied sur le canapé, devant la cheminée, et Méüs raconte les secrets des plantes et des animaux qu'on voit sur les photos. Passionné par son sujet, il raconte bien. Ses photos sont si belles: un bourdon en train de se poser avec difficulté sur un lis du Canada se balançant au vent; un ichneumon femelle - une sorte de guêpe rouge et brune sans rayures, très longue et mince -, au bord d'un petit trou dans le sable, en train d'y déposer l'araignée qu'elle vient de paralyser et sur laquelle elle va pondre un oeuf; un colibri à gorge rubis en vol stationnaire devant une fleur d'hémérocalle; un monarque en train de s'alimenter à une mangeoire à colibris... A la dernière photo, celle où l'on voit Mira marchant dans les dunes, Marinette s'exclame «Ah, mais je connais cette jolie fleur-là, moi! C'est une Mirabelle Romagne, non?». Et ils se mettent à rire tous les trois...

- Elles sont bien belles, tes photos, Méüs! Et la dernière n'est pas la moins jolie. Mais la matinée est trop avancée et tu n'as plus le temps d'aller installer tes micros de l'autre côté du lac avant midi, même avec l'aide de Mira. Que diriez-vous, mes enfants, d'aller maintenant préparer le matériel? Puis nous pourrions dîner ensemble et vous aurez tout l'après-midi pour faire l'installation et les essais d'enregistrement.

Sitôt dit, sitôt fait. C'est donc après le dîner que Méüs et Mira s'en vont dérouler un câble coaxial dans les rochers plats de la rive ouest du lac.

- Tu vois le petit bosquet de bouleaux un peu en retrait de la rive, Mira, presque à l'opposé de la maison? Tous les étés, il y a un grand nombre d'oiseaux de toutes sortes qui viennent se poser sur les buissons entre le bosquet et le lac, pour ensuite s'abreuver ou se baigner dans une petite mare creusée dans les rochers de la rive. Cela fait quelques années que maman observe cet endroit aux jumelles et elle dit que c'est aussi achalandé qu'un MacDo! Je me suis dit que ce serait bien agréable de pouvoir entendre chanter tous ces oiseaux. Alors ce trimestre, j'ai profité de ce que j'étais en ville à l'université pour acheter du câble, des micros résistant au mauvais temps, un préampli à grand gain et toutes les bébelles nécessaires à une installation permanente. Maman n'aura qu'à allumer l'ampli pour entendre les oiseaux dans la maison...

- Je comprends pourquoi tu as pris un aussi gros rouleau de câble, Méüs: c'est qu'il est long, le tour du lac! Mais tu es sûr que deux cent mètres, ce sera suffisant?

- Certain! J'ai mesuré la distance cet hiver. Il devrait y avoir une vingtaine de mètres en trop sur le rouleau. A propos, maman m'a dit que le lac a souvent bouillonné depuis la nouvelle année. Il paraît que vous étiez justement en train de vous y baigner toutes les deux la dernière fois que c'est arrivé.

- Oh oui! C'est arrivé tout d'un coup, et j'ai eu si peur que je suis sortie de l'eau en courant. Des grosses bulles venaient crever au milieu du lac, et l'eau jaillissait dans tous les sens, on aurait dit que quelque chose s'agitait sous la surface au centre du lac. Mais Marinette n'a pas eu peur et s'est même gentiment moquée de moi, me disant que dans son pays les geysers sont cent fois plus effrayants que ça... Elle m'a aussi dit que c'était un signe que tu avais un problème difficile à résoudre, mais que tout se réglerait sans doute à ton retour cet été.

Méüs s'est arrêté pour regarder Mira. C'est vrai qu'elle est jolie, avec ses longs cheveux noirs, son visage délicat mangé par d'immenses yeux bruns si légèrement bridés, son joli nez busqué et volontaire qui proclame fièrement ses grand-mères amérindiennes, son corps souple de première en gymnastique, ses longues jambes fines, sa démarche féline, ses fesses rondes si visibles sous le denim bleu du short et ses petits seins pointus que l'on devine sous le tee-shirt blanc barré d'une clôture marquée «Propriété privée - défense d'entrer».

Comme il la dévore des yeux, Mira lui sourit. Ses yeux brillants lui semblent lire dans ses pensées.

- Marinette m'avait invitée à l'accompagner au sauna, comme tous les samedis, et on était allé plonger dans le lac, se rafraîchir après la suée.

Et Méüs rougit jusqu'aux oreilles, parce qu'il vient d'imaginer Mira se baignant toute nue dans le lac, comme son islandaise de maman fait toujours en sortant du sauna. Connaissant l'audace de Mira, il est sûr que c'est bien comme ça que cela s'est passé. Que cela se passe toutes les semaines. Et que Mira doit être encore plus jolie toute nue qu'en tee-shirt, short et sandales! Et qu'il aurait bien aimé être là lui aussi...

Mira a déposé la pelle qu'elle portait et vient se planter juste devant lui, à le toucher. Elle lui prend le visage entre ses mains et plonge son regard dans le sien.

- Samuel Larocque, mets-toi ça bien dans la tête: je t'aime, et c'est pour de bon! Et toi aussi, Méüs, tu m'aimes: tu me l'as toi-même avoué tantôt dans le labo photo! Alors, au lieu de rester là à rougir sans rien dire en me regardant, tu ne crois pas que tu ferais mieux de me prendre dans tes bras et de m'embrasser?

Il se penche et leurs lèvres se rejoignent. Il l'attire doucement contre lui, et elle se blottit dans ses bras, comme tout à l'heure dans le labo. Et comme tantôt, il sent monter en lui une force qu'il ne connaît pas, un plaisir étrange, comme une énergie qui le rendrait tout-puissant. Puis soudain, un déchirement intense, bref mais atrocement douloureux le secoue. Il se redresse en vacillant, subitement épuisé.

Mira le regarde, étonnée, puis tourne son regard vers le lac, d'où proviennent des bruits étranges.

- Méüs! Le lac. Regarde! Il bouillonne de nouveau.

Il se retourne. C'est vrai! Un véritable geyser jaillit au centre du lac, dont l'eau bouillonne furieusement presque jusqu'au bord...

Comme ils regardent sans comprendre, les eaux se calment progressivement, puis le lac redevient normal. Mais à la surface de l'eau, une barque glisse vers le rivage. Debout dans cette barque, un passager. Jeune, abondants cheveux noirs crépus, visage arrogant ressemblant étrangement à celui de Méüs, foulard de soie noire négligemment enroulé autour du cou, veste de cuir noir à clous argentés, gants noirs à gros reliefs, pantalon noir brillant, le tout chaussé de bottes à talons forts, noires elles aussi. Il se tient debout sans effort dans cette barque qui avance toute seule et vient accoster juste devant eux.

- Al!

Méüs a dit «Al!». Mira se tourne vers lui.

- Tu connais ce type, Méüs?

Mais Méüs est tout pâle, on dirait qu'il va s'évanouir, et Mira s'inquiète «Méüs?». C'est Al qui lui répond «Laisse faire ce pâle type, Mira, viens plutôt avec moi, ce n'est pas lui qui te donnera ce que tu veux... Moi, j'ai l'Oeuf de Schoenberg! Lui, il n'a même pas compris ce qui lui arrive, l'idiot!». Méüs fait un pas en avant et dit «Fous la paix à Mira, toi!». Mais sa voix s'étrangle et Al le repousse brutalement de côté.

Méüs veut se fâcher, mais au lieu de sentir la colère monter en lui, il sent toutes ses énergies l'abandonner et il s'écroule, évanoui, aux pieds de Mira sidérée.

- C'est presque trop facile! Il n'y a plus qu'à balancer cette lavette dans le lac! Mais d'abord un bec, j'y ai bien droit! Tu es à moi, maintenant!

Ce n'est pas possible! Il n'a pas dit ça, quand même! Mais si, Mira a bien entendu, c'est bien ce qu'a dit ce type qui ressemble tellement à un Méüs devenu méchant. Comme il s'avance en riant et tend la main pour prendre Mira par le coude, celle-ci se retourne vivement, ramasse la pelle qu'elle avait déposée et assène un coup du plat de la lame sur la main du salaud. Puis relève son outil, frappe à nouveau et l'atteint à l'épaule, manquant de peu le visage si étrangement familier. Elle est en colère maintenant: ce type veut tuer son Méüs, elle ne le laissera pas faire! Non mais, pour qui la prend-il? Elle ne va pas laisser quelqu'un faire du mal à son homme, maintenant qu'il s'est enfin déclaré! Elle relève encore une fois la pelle, et s'avance pour frapper, mais du tranchant cette fois-ci!

Al a compris: les yeux effarés, il voit Mira s'avancer la pelle levée, le regard dur et les mâchoires crispées, tout le visage un terrifiant masque de colère. Au deuxième pas de Mira, Al se retourne brusquement et prend la fuite au moment où, derrière lui, la pelle s'abat en sifflant, manquant de peu son dos, mais déchirant quand même le pan arrière de sa veste de cuir. Il court dans les dunes comme s'il avait la mort aux trousses, filant vers la plage sans regarder derrière lui.

Mira ne le poursuit pas. Elle laisse tomber sa pelle et se tourne vers Méüs. Il est toujours inanimé. Elle s'agenouille à côté de lui et lui tâte le cou. Son pouls est faible mais régulier, sa respiration aussi. Quelques petites tapes sur les joues pour essayer de le ranimer. Rien n'y fait. Des larmes plein les yeux, Mira se demande ce qu'on fait dans ces cas-là. Marinette! Elle saura sûrement quoi faire! Mais c'est trop loin pour crier au secours et Marinette est dans la maison, elle n'entendra rien. Aller la chercher? Hors de question! Qui sait, ce voyou pourrait revenir entre-temps et s'attaquer à Méüs... Reste une seule solution: ramener Méüs à la maison. Mais c'est lui le costaud, pas Mira... Pas moyen de le porter, il est bien trop lourd! Le tirer, alors, c'est tout ce qui reste.

- Ah Méüs! C'est maintenant que j'ai besoin de tes muscles! Comment ferais-tu, toi?

Mira se lève, puis revient s'agenouiller derrière Méüs. Elle lui prend la tête entre les mains, la soulève et s'avance doucement, glissant genoux et cuisses sous sa toison blonde. Il ne réagit toujours pas. Elle passe les mains sous ses aisselles et le tire délicatement vers elle, jusqu'à ce que sa tête vienne lui presser le ventre. Elle se penche au dessus de lui, glisse les avant-bras sous ses aisselles, puis tire à nouveau, s'inclinant fortement en arrière. Maintenant la tête de Méüs vient reposer sur sa poitrine. Avancer encore un peu les bras pour mieux le retenir, puis se redresser lentement. Il est assis appuyé contre elle, toujours inconscient. Elle est à genoux, la tête de Méüs penchée sur le côté s'appuie lourdement sur son sein droit. Elle se penche encore, avance les bras le plus loin possible sous ses aisselles, jusqu'à nouer les deux mains sur sa poitrine. Elle s'incline en arrière, pour le rapprocher encore un peu, puis prenant un bon souffle, elle se relève d'un coup de reins, soulevant Méüs avec elle. Elle se sent tomber, entraînée par le poids, fait un pas en avant, puis un de côté et évite la chute.

- Maudit que t'es lourd, Méüs!

Cette phrase, Mira se la répète tout le tour du lac, pendant qu'elle traîne à reculons son homme vers la maison, ne s'arrêtant que pour regarder derrière elle à travers le rideau de larmes qui lui brouille la vue, pour voir où s'en va le sentier presque invisible qui longe le lac. Trois fois, elle se prend les pieds dans des fentes entre les rochers et tombe lourdement sur les genoux - sans lâcher Méüs! Trois fois, elle se relève péniblement en sacrant et en pleurant, tenant toujours son homme serré contre elle. Dix fois, vingt fois, elle manque de tomber, ne reprenant son équilibre que d'extrême justesse. Et les ronces qui semblent prendre un malin plaisir à pousser sur son chemin et à lui écorcher les mollets... Et ses mains qui s'engourdissent à force de serrer les doigts pour retenir Méüs... L'épuisement gagne Mira, qui trébuche de plus en plus tant ses jambes et ses bras lui font mal.

- Maudit que t'es lourd, Méüs!

* * *


Brusquement les rochers et les cailloux du sentier cèdent la place au sable sous les pieds de Mira. C'est la petite plage juste derrière la maison des Larocque. Et tout de suite, Marinette est là, qui soulève le bras droit de Méüs et le passe par dessus son épaule. Mira peut enfin dénouer ses mains qu'elle ne sent presque plus, puis se glisser sous le bras gauche de Méüs pour le soutenir. Elle veut tout raconter à Marinette, mais pas moyen: elle est hors d'haleine.

- Tu m'expliqueras après, Mira. Donne-moi un dernier coup de main pour monter Méüs jusqu'à sa chambre, si tu en as encore la force.

De force, Mira n'en a plus. Mais du courage, oui! Ça fera pareil! Elle envoie un pauvre petit sourire à Marinette, et celle-ci comprend.

A deux, et de face, c'est nettement plus facile! Même l'escalier n'est plus un problème. Elles ont étendu Méüs sur son lit. Marinette l'a rapidement examiné: à part le pouls et la respiration trop lents et trop faibles, rien d'anormal. Il est tout simplement épuisé, mi-évanoui, mi-endormi. Il lui faut du repos, c'est tout.

Puis Marinette s'est tournée vers Mira, a vu son visage défait et trempé de larmes, son regard épuisé, ses genoux en sang et ses jambes couvertes d'égratignures. Alors elle a dit «Ma petite fée!» et a pris Mira dans ses bras, puis l'a serrée très fort. Après un moment, elle s'est doucement écartée, et a regardé Mira dans les yeux.

- Viens à la salle de bains, on va soigner ces jambes et ces genoux qui en ont bien besoin, tu en profiteras pour te débarbouiller: tu verras, tu te sentiras mieux ensuite!

Assise sur le bord de la baignoire, pendant que Marinette nettoie, désinfecte et panse ses écorchures, Mira raconte ce qui s'est passé: comment ils se sont embrassés au bord du lac, que Méüs a fait un brusque mouvement comme s'il avait très mal, que le lac s'est mis à bouillonner plus violemment que l'autre fois.

- Avec un geyser, Marinette, comme sur les photos de ton pays. Méüs avait l'air aussi surpris que moi. Pendant qu'on regardait, tout s'est calmé et on a vu un type habillé tout en noir debout dans une barque. Méüs doit le connaître, il l'a appelé "Al" en le voyant arriver. Quand il a débarqué, le type a traité Méüs de pâle type et d'idiot, puis il a voulu m'emmener, disant qu'il avait un oeuf de chou, ou quelque chose comme ça. Méüs a voulu s'interposer, le type l'a bousculé et Méüs est tombé par terre, inanimé. Là, le type s'est mis à rigoler, il a dit que Méüs était une lavette, qu'il allait le balancer dans le lac et que maintenant j'étais à lui. J'ai compris qu'il voulait tuer Méüs et j'ai vu rouge! J'ai pris la pelle et je lui ai tapé dessus. Il a eu peur et s'est enfui. J'ai essayé de ranimer Méüs, mais ça ne marchait pas. Alors je l'ai traîné jusqu'ici, comme tu as vu...

- Je t'adore, petite fée, tu as vraiment sauvé la vie de Méüs, tu sais!

Là, Mira sourit un peu: elle le sait bien, elle, qu'elle a sauvé Méüs, mais ça lui fait quand même chaud au coeur d'entendre Marinette - qui est à la fois sa meilleure amie et la maman de Méüs - le lui confirmer. Mmmmh! Se conduire en héroïne, c'est fatigant, épuisant même, mais ça a ses récompenses...

- Tu sais qui c'est, ce type, alors?

- Je crois que oui. Je t'expliquerai dans une minute, mais avant, je dois savoir: il a dit qu'il avait un oeuf de chou, disais-tu. Souviens-toi, est-ce que ce n'est pas plutôt l'Oeuf de Schoenberg qu'il s'est vanté d'avoir?

- Oui! C'est ça! L'oeuf de chounnebairgue, comme tu dis!

- Ça, c'est grave! Bon, eh bien, petite fée, que dirais-tu de m'accompagner poursuivre cette conversation en bas devant un bon bol de chocolat chaud et quelques biscuits? De toutes façons, Méüs a surtout besoin de dormir...

Décidément, il n'y a rien sur terre qui soit meilleur que le chocolat chaud et les biscuits de Marinette, pense Mira. Un bon bol de l'un et une poignée des autres et - hop! - me voilà prête à partir à l'assaut!

- Ça fait du bien, petite fée?

- Oh oui, Marinette! Je me sens bien mieux maintenant. Mais si tu m'expliquais ce qui se passe, qui c'est ce type et qu'est-ce que cet oeuf au nom bizarre a de si effrayant, dis?

- D'accord, mais c'est une longue histoire, on en a pour un moment! Pour commencer par le commencement, tu sais que Méüs n'est pas tout à fait un garçon comme les autres, n'est-ce pas? C'est un elfe, comme moi je suis une elfe.

- Oui, je me souviens bien: quand j'étais petite, je jouais parfois à essayer d'attraper ses grandes oreilles pointues entre ses boucles blondes, mais il les bougeait si vite que je n'y arrivais jamais jusqu'à ce qu'il me laisse gagner pour me faire plaisir. Et toi aussi, Marinette, tu as de longues oreilles pointues comme lui: on les voit bien quand tu défais tes tresses, dans le sauna et aussi quand nous allons nager ensuite. C'est très joli, et ça doit être pratique de pouvoir les tourner dans tous les sens!

- Oui, Mira, et nous entendons un tas de choses que les autres gens n'entendent pas. Mais il y a une autre différence entre les elfes et les autres personnes: il t'arrive parfois d'avoir envie de jouer un mauvais tour, par exemple pour te venger d'un mauvais coup que tu as subi de quelqu'un d'autre, et à chaque fois, cela prend un effort pour t'obliger toi-même à faire ce qui est bien plutôt que quelque chose de mal, n'est-ce pas?

- Bien sûr, Marinette, ça arrive tous les jours de devoir lutter contre ses mauvais instincts, non? C'est si fréquent que je n'y fais guère attention!

- C'est le cas pour tous les humains, petite fée, sauf pour les elfes. Si les autres gens doivent tous les jours choisir entre le bien et le mal, ce n'est pas vrai pour les elfes: une seule fois dans sa vie, chaque elfe doit choisir entre le bien et le mal. Une seule fois, et le choix est fait pour toujours!

- Mais alors, tu as dû choisir toi aussi, Marinette! Comment ça se passe?

- En effet, j'aurais dû choisir! Mais c'est Gérard et aussi la chance qui ont choisi pour moi. C'est quand Gérard m'a demandé en mariage que cela s'est passé... Un an avant la naissance de Méüs. Écoute, je vais te raconter cette histoire, tu comprendras mieux ce qui arrive aujourd'hui.

* * *


En ce temps-là, Marinette Larocque s'appelait encore Marina Álfsdóttir et était une toute jeune étudiante en archéologie à l'université d'Islande à Reykjavik. Cet été-là, son prof l'avait inscrite à un stage de fouilles en Bretagne, sur un ancien site celte dans la forêt de Brocéliande, pas très loin de Paimpont. Comme son prof était un ami de celui qui dirigeait le site, sa venue s'était arrangée sans problème.

Le troisième jour des fouilles, un jeune homme était arrivé sur le site, fort surpris d'y trouver tant de monde. Il était étudiant en génétique et venait faire des prélèvements d'échantillons dans la flore locale. Il était grand et beau, dans la vingtaine - donc plus âgé que Marína, entrée à l'université à dix-sept ans - gentil et très doux, toujours souriant. Quand elle n'était pas au travail dans la fouille ou en train de dormir, Marína passait le plus clair de son temps en compagnie du jeune homme, Gérard Larocque. Il lui parlait de son travail, de la nature, de sa famille, de son directeur de thèse. Elle lui racontait comment on vivait chez elle en Islande, comment les coutumes étranges des Européens du continent ne cessaient de la surprendre, combien elle aimait la nature...

Il était resté quinze jours sur le site, et ç'avait été quinze jours merveilleux! La veille de son départ, ils s'étaient promenés dans la forêt, et il lui avait pris la main. Elle s'était serrée contre lui, déjà malheureuse à l'idée de le voir partir. Il lui avait passé la main dans les cheveux, tendrement, et ses doigts caressants avaient trouvé la pointe de ses grandes oreilles, toujours cachées sous de longues tresses blondes roulées en macarons. Elle avait eu très peur qu'il réagisse mal, mais sans raison: il l'avait tout simplement serrée un peu plus fort dans ses bras, puis lui avait demandé tout doucement si elle était une elfe comme dans les légendes... Le lendemain, elle lui avait donné son adresse à Reykjavik et aussi chez ses parents, puis il était retourné dans son pays.

Leur correspondance avait duré toute l'année suivante. Dès mars, il lui annonçait son arrivée fin juin. Comme il pouvait rester tout l'été, Marína avait annulé sa participation à la nouvelle campagne de fouilles. Le 26 juin, à l'aéroport de Reykjavik, surprise! Gérard avait appris l'islandais sans rien en dire à Marína. Il avait même appris à lire les runes, parce qu'elle lui avait écrit que les anciens récits traditionnels de sa famille étaient des textes runiques. Ils avaient passé quinze merveilleux jours ensemble à Reykjavik, à s'apprendre et à s'apprivoiser l'un l'autre. Après cela, elle l'avait emmené dans sa famille, au fond d'un petit fjord perdu sur la côte ouest, entre Búdardalur et Stykkishólmur. Ses parents, ses frères et ses soeurs avaient bien accueilli Gérard bien qu'il ne soit pas un elfe. Qu'il ait fait l'effort d'apprendre l'islandais et les runes leur avait paru sympathique, qu'il veuille apprendre l'elfique les avait séduits, qu'il soit grand et fort comme tous les mâles de la famille avait scellé leur sympathie réciproque.

Ils étaient allés tous ensemble lui montrer le petit lac aux sources chaudes dont le geyser ponctuait la magie, et ils avaient eu droit à tout un spectacle: le geyser avait jailli, montant plus haut qu'il n'avait jamais fait. Marína s'était évanouie, Gérard l'avait rattrapée avant qu'elle ne tombe. Puis une fille aux cheveux et vêtements noirs était arrivée et avait essayé de séparer Gérard de Marína, à qui elle ressemblait comme une jumelle. Gérard s'était fâché, avait envoyé promener la fille, puis était redescendu vers la maison sans plus y faire attention, portant dans ses bras Marína inanimée et suivi de toute la famille.

A son arrivée près de la maison, la fille était réapparue, brandissant une longue fourche, puis s'étair élancée fourche en tête, comme si elle voulait embrocher Marína. Gérard avait fait un bond de côté, sauvant Marína d'extrême justesse. La fille avait glissé sur les pierres, et en tombant avait cassé la fourche et s'était empalée sur le manche. L'instant d'après, elle disparaissait, ne laissant sur place que la fourche au manche brisé, sans la moindre trace de sang. Marína s'était ranimée peu après, alors qu'autour de son lit toute sa famille essayait de réconforter Gérard ébranlé par ce qu'il venait de vivre.

* * *


- Tu vois, petite fée, Gérard m'a protégée de mon Ombre et celle-ci s'est accidentellement détruite, ce qui t'explique pourquoi je n'ai pas vraiment dû choisir. En fait, c'est l'amour de Gérard pour moi qui m'a protégée.

- Mais, Marinette, que se serait-il passé si Gérard n'avait pas réussi à te sauver?

- Eh bien, si mon Ombre m'avait tuée, j'aurais disparu de la même façon mystérieuse dont elle est disparue et c'est elle qui aurait vécu à ma place.

- Mais alors, si ce type est l'Ombre de Méüs, Méüs est encore en danger!

- C'est exact! Al est bien l'Ombre de Méüs et va sans doute essayer de le tuer par tous les moyens: c'est une lutte à mort que se livrent le bien et le mal chez les elfes. D'Al ou de Méüs, il y en a un qui va disparaître. C'est à nous qui aimons Méüs de le protéger, pour que ce soit lui qui gagne.

- Mais Méüs est si costaud, est-ce qu'il ne peut pas battre Al comme il l'a fait hier pour Nicolas?

- Hélas non, petite fée, Al possède un terrible avantage: il emporte avec lui toute la haine, la colère et la brutalité dont Méüs est capable. Méüs n'a plus que son intelligence, sa sérénité, son amour et nous deux comme seules armes. Il ne peut pas se battre physiquement contre Al, alors qu'Al pourrait même s'aider de magie. Il y a un poème d'Una Bragadóttir qui explique assez bien le problème. Je l'ai traduit en français, avec Gérard, il y a bien des années:

«En singulier combat s'affronte un elfe ainsi:
Du Bien est le champion, du Mal il l'est aussi.
La colère et la peur ne mèneront sa lame
Qu'au triomphe du Mal qui régnera par lui.
De sagesse et d'amour s'embrasera la flamme
Qui brûlera le Mal: force du Bien en lui.»

- Tu dis que ce type peut se servir de magie contre Méüs?

- Oui, Mira, de magie! Ma mère est une grande magicienne, et le Talent a sauté une génération. Et ce Talent rend l'épreuve de Méüs encore plus difficile: il lui faut vaincre la magie pour pouvoir la contrôler. C'est pour cela qu'Al se fait aider de l'Oeuf de Schoenberg: cet Oeuf est un être maléfique d'une puissance inimaginable. S'il éclôt dans le village, le mal s'y déchaînera et toute la région deviendra en peu de temps un véritable cauchemar digne des pires tableaux de Jérôme Bosch. Al n'aura de pouvoir magique qu'une fois l'Oeuf éclos. Il faut donc le vaincre avant son éclosion, après il sera trop tard.

* * *


Mira est au téléphone avec Muriel, sa mère. Elle vient de lui raconter ce qui est arrivé. Sans rien cacher, parce que ses parents sont de longue date des amis intimes de Marinette Larocque. Et aussi parce qu'elle sait que ses parents lui font confiance... Oui, elle aimerait passer la nuit chez les Larocque pour veiller sur Méüs... Oui, ça lui ferait plaisir si ses parents passaient un peu plus tard dans la soirée lui apporter quelques effets pour la nuit et pour se changer demain matin.

- Tu es adorable, maman, je t'embrasse! N'oublie pas de tout raconter à papa, hein! ... Non, Marinette est montée mettre Méüs en pyjama, puisqu'il semble être parti pour dormir jusqu'à demain matin. ... C'est ça! A tantôt!

Clic.

Quand l'heure du souper est arrivée, Mira n'avait pas faim, mais l'arôme que répandaient les casseroles de Marinette a vite eu raison de ce détail.

Après le souper, elles sont montées toutes les deux dans la salle à jeux, côté mer de la maison. Cette salle, Mira en connaît chaque détail, à force d'y avoir si souvent joué avec Méüs du temps où elle était une petite fille et où Gérard, le père de Méüs, était encore vivant. Maudit avion, qui en explosant a emporté à tout jamais Gérard, son grand sourire, sa barbe et son odeur de pipe. Maudit soit-il aussi, cet imbécile de terroriste dont la bombe a privé Méüs de son papa et Marinette de son homme. Mira connaît bien ce sentiment qui l'envahit chaque fois qu'elle entre avec Marinette dans cette pièce où ils ont si souvent joué tous ensemble, les Larocque et les Romagne... Elle se serre contre Marinette en regardant par la grande fenêtre le soleil qui baisse sur la mer où la marée descend...

Marinette aussi a le vague à l'âme. Les sentiments qui secouent sa jeune amie lui parviennent avec leur clarté coutumière. Gérard. C'est dur de ne pas pleurer en pensant à toi. Ton calme et ta douceur. Ta force et ta patience. Ton intelligence, si vive et si brillante qu'elle aveuglait, parfois. Ton amour et ta tendresse. Tes baisers et tes caresses. Tes mots doux. Ton enthousiasme si communicatif. Ton visage si fin. Ton sourire quand tu jouais avec ton fils. Gérard... J'ai toujours besoin de toi, tu sais...

Soudain Marinette se fige. Quelque chose vient d'accrocher son regard et la tirer de la tristesse qui l'envahissait. Mira aussi s'est tendue. Leurs regards fouillent l'horizon. Il y a quelque chose d'étrange au large en mer. Une tache claire qui ne bouge pas au rythme des vagues. Elles se regardent. Mira va en courant chercher les jumelles dans le bureau de Gérard, puis les passe à Marinette. Un long regard. C'est blanc, c'est rond, les vagues déferlent lentement dessus. L'Oeuf. Échoué sur le grand banc de sable au large du môle. Marinette rend les jumelles à Mira, qui regarde à son tour, puis dépose les jumelles sur le rebord de la fenêtre et s'en va regarder le calendrier. Elle sourit: un sursis!

- Regarde Marinette, la lune est au premier quartier cette nuit, ce sont les marées de mortes eaux, l'Oeuf est coincé!

Les marées de mortes eaux sont des marées de faible amplitude. Et celles de la fin juin ou du début juillet sont les plus faibles de tout l'été, c'est Méüs qui le lui a expliqué! Cet Oeuf est trop gros pour flotter dans si peu d'eau: il restera coincé sur le grand banc au moins un jour ou deux, à moins qu'on aille le chercher en bateau, ce qui n'est possible qu'à marée haute et en plein jour. En tout cas, pas avant demain après-midi! Un sursis, donc.

- Petite fée, j'entends tes parents arriver. Si tu allais leur ouvrir?

Muriel Lachance et Marcel Romagne sont venus, apportant comme promis des vêtements pour leur fille Mirabelle. Marinette leur a répété ce qu'elle a raconté tantôt à Mira. Marcel aurait bien voulu aider: il a des amis dans l'armée, est-ce qu'on ne pourrait pas faire détruire cet Oeuf à coups de canon? Mais Muriel lui a demandé qui dans l'armée aura l'intelligence de croire à un Oeuf géant maléfique? Un général poète? Et qui aura l'audace d'autoriser une intervention armée au risque de se ridiculiser et de briser sa carrière? De toute façon, c'est inutile, a expliqué Marinette, l'Oeuf se défendra s'il perçoit qu'on s'approche avec l'intention de lui nuire, même avant son éclosion...

La discussion s'est poursuivie jusque vers onze heures, puis les parents de Mira sont rentrés chez eux, Mira a souhaité bonne nuit à Marinette et est montée se coucher dans la chambre d'amis. Dieu que maman est fine! a pensé Mira en regardant les vêtements que sa mère lui a choisis. Pour demain, son tee-shirt blanc avec les deux panneaux d'interdiction, marqués l'un «Chasse gardée» et l'autre «Place réservée», son nouveau short rouge et des sous-vêtements propres. Pour cette nuit, la plus sexy de ses robes de nuit! Muriel a sûrement deviné ce que Mira a dans la tête! Adorable petite maman qui sait tout mais ne dit rien! Mira a éteint la lampe, entrebâillé la porte et s'est couchée en souriant...

Un peu plus tard, elle a entendu Marinette monter dans sa chambre, puis la lumière s'est éteinte dans le couloir. C'est difficile d'être patiente, songe Mira, mais quand il faut, il faut! Sous la porte de la chambre de Marinette, la raie de lumière s'est éteinte à son tour. Encore un quart d'heure, pense Mira, un tout petit quart d'heure, qu'il soit minuit...

Minuit sonne a l'horloge du palier. Enfin! Mira se lève sans bruit, ouvre doucement la porte, s'avance sur la pointe de pieds jusqu'à la chambre de Méüs. Ouf! La porte est encore ouverte. Elle entre en retenant son souffle. Méüs dort paisiblement. Délicatement, Mira soulève le coin du drap et se glisse dans le lit à côté de son homme.

- Petite fée?

Oups! Marinette l'a quand même entendue, malgré toutes ces précautions. Elle est dans le couloir, devant la porte ouverte, à peine visible dans le noir. Mira est toute intimidée. Pourvu que Marinette ne soit pas fâchée. C'est d'une toute petite voix qu'elle répond «Marinette?».

Marinette se demande quoi dire. Elle se souvient avoir fait pratiquement la même chose avec Gérard, lorsqu'elle a été le rejoindre sous sa tente, la nuit avant son départ de Bretagne. Et les sentiments qu'elle sent dans le coeur de Mira sont clairs et purs. Et forts, si incroyablement forts, alors qu'elle-même se sent impuissante devant le danger qui menace son fils...

Elle pense à Gérard, toujours si calme, et qui saurait quoi dire. Et doucement le calme l'envahit, comme si Gérard était encore là avec elle. Et tout prend un sens à ses yeux fatigués: Mira est la fille unique des meilleurs amis de Gérard. Depuis la mort de Gérard, elle est devenue la meilleure amie de Marinette, avant même Muriel et Marcel. Elle aime Méüs depuis toujours. Et Méüs l'aime aussi... Le genre de coïncidence que Gérard avait toujours si bien su arranger. Qu'il est peut-être encore en train d'arranger, là où il est... Rassérénée, Marinette sourit dans le noir, puis dit tout doucement «Je te confie Méüs, petite fée! Protège-le de toutes tes forces! Et faites de beaux rêves tous les deux...».

Puis elle disparaît dans le couloir et retourne se coucher de ce pas si léger qu'ont les elfes quand ils ne veulent pas qu'on les entende.

Dans le lit, Mira sourit aussi. Merveilleuse Marinette! Puis elle se tourne vers Méüs qui dort toujours, le pauvre! Elle se serre tout contre lui - il est tout chaud et tout doux, comme un ourson en peluche, mais en meilleur - et s'endort en pensant au lendemain matin.

Au petit matin, Méüs s'est réveillé doucement sous les caresses de Mira...

* * *


Lorsqu'à neuf heures Mira et Méüs descendent enfin déjeuner, ils trouvent la table mise et Marinette au téléphone. Elle leur adresse un clin d'oeil et poursuit sa conversation avec le sergent Ducharme - Joseph pour les amis, c'est-à-dire à peu près tout le monde au village.

Il semblerait qu'Al ait fait les quatre cents coups hier soir dans le village, plusieurs personnes ont appelé la Sûreté du Québec pour se plaindre. Comme il ressemble à Méüs de façon troublante et qu'il raconte partout qu'il est le fils de Marinette, le sergent a appelé Marinette pour savoir ce qu'il en est.

- Non, non, Joseph, je ne te conte pas d'histoires: ce garçon n'est certainement pas de ma famille. Il a eu un accrochage avec mon fils hier après-midi, Méüs a été sérieusement sonné et ç'aurait pu être pire si Mira ne l'avait pas chassé à coups de pelle. Je t'assure que ce voyou n'est pas bienvenu chez moi! ... Oui, c'est bien de Mirabelle Romagne qu'il s'agit, voyons, tu sais bien qu'elle et Méüs sont inséparables... Non, Méüs est resté inconscient toute l'après-midi et une bonne partie de la nuit... Joseph, qu'est ce que tu vas me demander là! Bien sûr qu'il y a des témoins, les Romagne sont venus en fin de soirée, et Mira a passé la nuit ici à veiller Méüs avec moi... Non, non, non! Mira m'a bien dit qu'il y a une certaine ressemblance, mais je peux te jurer que ce n'est pas Méüs. Il est d'ailleurs assis à table devant son bol de céréales et me regarde comme s'il n'en croyait pas ses oreilles... Non, Méüs n'a ni frère ni demi-frère, et laisse-moi te dire que je trouve la suggestion indélicate! Quant à un cousin, ce n'est pas possible, tous ceux de mon côté de la famille sont blonds, et ceux du côté Larocque ne ressemblent pas du tout à mon fils... Mais non, pas besoin de t'excuser, Joseph, je comprends que les médisances de ce voyou te donnent bien des rumeurs à démentir! ... C'est ça, tiens-nous au courant! Bye!

Comme Marinette raccroche, Mira et Méüs se lèvent de table et viennent l'embrasser.

- Alors, les tourtereaux, bien dormi?

Les deux sourires qui répondent à Marinette lui paraissent irrésistiblement drôles, un mélange de plaisir complice et de fierté naïve. Elle les embrasse tous les deux en riant doucement, puis tout le monde retourne à table.

Après le déjeuner, Méüs et Mira décident d'aller faire un tour au village, histoire d'apprendre ce qui s'est passé cette nuit et de faire acte de présence afin de calmer les rumeurs dont le sergent Ducharme a parlé. Et comme ils ont vidé le lait, ils promettent à Marinette d'en ramener quatre litres.

En les regardant s'éloigner sur la route, main dans la main, Marinette ne peut retenir un petit pincement au coeur. C'est si difficile de faire comprendre à deux jeunes amoureux qu'ils courent vraiment un grand danger! Qu'ils devraient agir plus sérieusement et chercher comment vaincre Al. Que Marinette a peur pour eux... Au moins, ils ont promis de rester sur la route et de ne pas passer par la plage, toujours déserte depuis qu'il n'y a plus de vacanciers l'été.

En arrivant devant la boutique de radios et télés, Mira et Méüs sont tombés en arrêt: il y a un caméscope allumé, montrant leur image sur tous les écrans de la vitrine. Ils s'amusent ensemble à prendre des poses et à faire des grimaces rigolotes, reproduites sur toutes les télés du magasin. Monsieur Manise, le propriétaire, est assis dans l'atelier au fond du magasin, en train de réparer une radio. Les grimaces de la jolie Mira et de son grand blond le font sourire: ces deux amoureux qui jouent comme des enfants sont fort sympathiques et bien amusants. La scène est cocasse et vaut la peine qu'on l'enregistre. Il met une cassette dans le magnétoscope de l'atelier et enclenche l'enregistrement. Il faut que je montre ça à Jacynthe ce midi, pense-t-il en regardant Mira prendre des mines de snobinette particulièrement réussies, c'est trop drôle! Il n'y manque vraiment que le son...

Soudain Mira se fige, puis se tourne vers la droite l'air horrifiée. Au même instant, deux autres personnes entrent dans le champ de la caméra.

Sur le trottoir, Méüs et Mira se sont tournés d'un même geste. Al est devant eux, flanqué du grand Nicolas. Sans prévenir, Al frappe Méüs d'un crochet au visage, et Méüs chancelle. Vive comme l'éclair, Mira a fait un bond de côté, atterrissant accroupie presque entre Méüs et Al, puis s'est relevée, fonçant tête la première dans l'estomac d'Al. Celui-ci bascule et s'étale de tout son long, entraînant Mira dans sa chute. Mira s'est à peine redressée sur les genoux que Nicolas, resté jusque là sans rien faire, lui flanque un coup de pied dans les côtes, la projetant violemment contre la façade du magasin. Mira s'écroule, inconsciente. Nicolas s'est retourné vers Méüs, mais il s'arrête: l'attitude de Méüs, genoux fléchis et mains portées en avant, lui rappelle ce qui s'est passé sur la plage. Ce Méüs sait se battre, lui! Derrière Nicolas, Al s'est relevé. «Laisse-le moi, Nicolas!». Voyant qu'Al s'occupe de Méüs, Nicolas se retourne vers Mira, qui gît inanimée sur le sol, et lui décoche un autre coup de pied en plein dans la poitrine, qui la renvoie de nouveau donner de la tête contre la façade. De son côté, Al vient de flanquer un coup de pied dans le ventre de Méüs, qui tombe au sol, souffle coupé, plié en deux par la douleur.

Brusquement, une sirène se met à hurler dans le magasin, la porte vole ouverte et monsieur Manise jaillit sur le trottoir, carabine en main. Aussitôt, Nicolas et Al prennent la fuite chacun de leur côté. Les laissant filer, monsieur Manise s'accroupit auprès de Mira. Un peu de sang s'écoule lentement de ses lèvres, sa respiration est courte et peu profonde, son pouls presque imperceptible. Plus inquiétant encore, sur le côté du crâne, ses cheveux sont poissés de sang. Monsieur Manise se redresse, se tourne vers Méüs qui essaye péniblement de se relever, lui dit de ne pas bouger Mira - c'est trop risqué - pendant qu'il va appeler l'ambulance. Encore sonné, Méüs le voit rentrer dans la boutique. La sirène d'alarme se tait, créant instantanément un pesant silence.

Des maisons voisines, les curieux affluent un à un. Le vieux docteur Dubé accourt, sa trousse à la main. Il s'agenouille auprès de Mira, ajuste son stéthoscope et prend son pouls. Il jette un regard inquiet autour de lui. Monsieur Manise est là, un téléphone cellulaire en main.

- L'ambulance est en route, ils seront là dans cinq minutes.

C'est trop long, pense le docteur, il faut lui soutenir le coeur, son pouls faiblit d'instant en instant.

- Docteur?

C'est Méüs, très inquiet, qui s'est accroupi à côté de lui.

- C'est grave, mon garçon! Il faut écarter les curieux, cette petite a besoin d'air.

Méüs se relève et commence à demander aux gens de s'écarter, répétant les paroles du docteur. Celui-ci fouille sa trousse. Ouf! Il lui reste une ampoule. Il prépare minutieusement sa seringue, se concentrant sur ce qu'il fait. Ce n'est pas le moment de trembler, mon vieux Dubé, songe-t-il. C'est la petite Romagne. C'est toi qui lui as donné une claque sur les fesses à la naissance pour qu'elle prenne son premier souffle, tu ne vas pas me la perdre maintenant. L'aiguille est entrée sans hésiter, a trouvé la veine du premier coup. Son pouce presse lentement le piston. Voilà. Ça devrait la soutenir jusqu'à l'arrivée de l'ambulance. Prendre le masque respiratoire. Reste-t-il de l'oxygène dans la cartouche? Il y a si longtemps qu'elle n'a plus servi... La pression est encore bonne, par chance. Il adapte le masque à la cartouche, puis le presse sur le visage blême de Mira. Fracture du crâne, côtes brisées, du sang dans les poumons, état de choc: le bilan n'est pas joli-joli, mon vieux Dubé. Ce serait le moment de prier si tu y croyais encore! Mais qu'est-ce qu'ils attendent pour arriver avec leur ambulance? Dieu, que c'est long, cinq minutes!

Une sirène. C'est le sergent Ducharme, accompagné du petit nouveau. A peine sorti de la voiture, il a saisi la situation. Il glisse un mot à son jeune collègue, qui s'en va prendre une couverture dans le coffre, puis l'apporte au docteur. Bonne idée. Ils emballent Mira du mieux qu'ils peuvent, sans la bouger. Le sergent Ducharme s'est approché de monsieur Manise, qui le met au courant en quelques mots. Le jeune policier s'est relevé et vient vers eux.

- Moche! Faudrait pas que l'ambulance tarde trop, le docteur dit que la jeune fille ne tiendra plus très longtemps.

Méüs est à genoux à côté du docteur. Il a mis délicatement sa main sur l'épaule de Mira. Il est très pâle, respire à peine et la regarde intensément. Il est amoureux d'elle, pense le docteur Dubé. Et à moins d'un miracle, il va sans doute la perdre: elle est déjà bien loin. Quelle tristesse!

- Écoute, petit! Tu es bien le fils Larocque, n'est-ce pas?

Méüs a dit oui de la tête, sans lâcher Mira des yeux.

- Veux-tu tenir le masque à oxygène à ma place? Je vais voir où traîne cette ambulance. Tu cries s'il y a quoi que ce soit qui change, d'accord?

Méüs a envoyé un regard reconnaissant au docteur, puis a pris le relais: il maintient le masque sur le visage de Mira.

Le docteur s'est relevé péniblement. Plus de mon âge, ces aventures-là. Il cherche des yeux le sergent Ducharme. Ah! Debout à côté de son auto, en train de parler dans le microphone. Qu'est-ce qui peut bien retarder cette maudite ambulance?

Soudain la voilà qui arrive au bout de la rue, sirène hurlante. Et s'arrête derrière l'auto de police. Comme les ambulanciers sortent le brancard, le docteur les rejoint. Leur dit en quelques mots l'état de la victime. Ils ont compris et font vite. Ils ont ce qu'il faut dans leur trousse. Une deuxième injection, puis ils mettent Mira sur le brancard, l'installent dans l'ambulance et repartent plein gaz. Le docteur Dubé est monté en arrière avec Mira et Méüs.

Devant le magasin de radios et télés, le spectacle est fini et les curieux se dispersent. Il ne reste sur le trottoir qu'une silhouette à la craie blanche, la tête maculée de rouge, là où Mira est tombée. Sur la façade, deux pieds plus haut, une autre tache brun rouge témoigne de la violence de Nicolas. Pendant que le jeune policier prend les photos réglementaires, le sergent Ducharme rejoint monsieur Manise dans l'atelier au fond de la boutique.

- Alors, monsieur Manise, cet enregistrement vidéo?

La voix du sergent est bourrue. Il ne connaît pas très bien le marchand, même si ça fait longtemps qu'il s'est installé ici. Sur la télé de l'atelier, le vidéo répète en silence les moments qui précèdent le drame. En regardant Mira et Méüs faire d'amusantes grimaces devant la vitrine, Joseph Ducharme se demande quoi dire pour convaincre monsieur Manise... Sur l'écran, Nicolas Désormeaux vient d'apparaître, en compagnie d'un type qui ressemble bel et bien à la description du voyou contre lequel les plaintes se sont accumulées cette nuit. La bagarre est très brève, même pas une minute en tout.

- J'en ai assez vu. Il y a de quoi convaincre un juge et faire condamner le jeune Désormeaux, mais...

Il s'est tourné vers monsieur Manise, cherchant encore ses mots.

- C'est le fils du maire, et son oncle est le député de la région...

- Oui, sergent! Un beau scandale. Mais ce Nicolas est une vraie crapule, je regrette presque de ne pas avoir fait feu.

Il est de mon bord, pense le sergent, il va m'aider.

- Monsieur Manise, puis-je vous parler un moment d'homme à homme, en oubliant mon uniforme?

Monsieur Manise sourit et hoche la tête affirmativement.

- Monsieur Manise, j'ai bien peur qu'on n'exerce des pressions en haut lieu pour étouffer cette affaire, comme ça s'est passé pour la petite Kerry. Après quelques jours, son père est venu retirer sa plainte pour coups et blessures, disant que sa fille avait raconté des histoires. Nous avons alors reçu ordre de fermer le dossier.

- Sa plainte était contre Nicolas Désormeaux?

- Le même! Pas de témoin ni de preuve, sauf le témoignage de la petite, qui s'est rétractée... Pour être franc, monsieur Manise, je ne veux pas que cela se reproduise. Il ne faut pas que cet enregistrement disparaisse. Mon devoir m'oblige à emporter l'original pour le verser au dossier. Et vous savez comme moi que les policiers ne sont pas tous insensibles aux pressions exercées par les politiciens... S'il advenait que cette affaire soit quand même étouffée, je ne serais pas fâché de voir une copie de cette cassette passer à la télé aux nouvelles de six heures... Histoire de s'assurer que la justice reste la même pour tout le monde.

Monsieur Manise hoche la tête, il a compris. Et il est d'accord: il ne faut pas que ces voyous restent impunis.

- Donnez-moi dix minutes que j'en fasse quelques copies, sergent. Je vous jure qu'elles ne disparaîtront pas dans la nature! J'en enverrai aussi aux parents de la petite et de son ami.

Une demi-heure plus tard, Joseph Ducharme et son jeune collègue reprennent la route. La cassette et le témoignage de monsieur Manise ont rejoint le Polaroïd et les photos sur le siège arrière de la voiture de police. Cap sur l'hôpital, a dit le sergent, on va interroger le jeune Larocque.

A l'hôpital, les deux policiers ont retrouvé Méüs en train de parler avec le chirurgien qui vient d'opérer Mira.

Trois côtes cassées, hémorragie au poumon gauche, fracture du crâne - sans doute bénigne: les méninges n'ont pas été endommagées -, c'est malgré tout l'état de choc qui inquiète le plus le docteur Saintonge.

- L'opération s'est déroulée sans problème. Ton amie est dans un état stable, maintenant. Si elle sort rapidement du coma, tout ira bien, il n'y aura probablement pas de séquelles. Si le coma se prolonge, par contre... On va la transférer en salle de réveil, tu pourras aller la voir d'ici quelques minutes, c'est la salle tout au bout du couloir. Il y a des chaises près de la porte, l'infirmière t'appellera quand tu pourras y aller.

Le docteur s'est ensuite tourné vers le sergent.

- Ah! Joseph, tu auras mon rapport demain dans la matinée. Le type qui a fait ça mérite cent fois l'échafaud. Tu sais qui c'est, au moins?

Joseph a fait oui de la tête.

- Bien. Ne le laisse pas s'échapper, surtout. La petite était déjà dans le coma quand il l'a frappée une deuxième fois, ce qui a provoqué l'hémorragie au poumon. Il a visé le coeur et ne l'a manqué que de très peu. Moi, j'appelle ça un meurtre. Ce salaud avait l'intention de tuer la gamine.

Le sergent a juste dit «Merci, Louis!», et le docteur Saintonge est reparti s'occuper d'une autre urgence.

Le sergent s'est tourné vers Méüs.

- As-tu prévenu ses parents?

- Oui. Marcel était au travail. Il est allé chercher Muriel. Ils devraient arriver d'un moment à l'autre. Ah oui, monsieur Ducharme, avant de repartir le docteur Dubé m'a demandé de vous dire qu'il passera au poste remettre sa déposition cet après-midi après les heures de consultation.

- Merci, Méüs! Si on allait s'asseoir près de la salle de réveil et que tu nous racontais ce qui s'est passé?

Et Méüs raconte, les yeux pleins de larmes et la voix hachée par l'émotion. Joseph lui a mis la main sur l'épaule, gentiment, tandis que son jeune collègue prend en note le récit de Méüs. Le sergent a des questions, fort pertinentes comme toujours.

- Sais-tu si Nicolas a une raison particulière d'en vouloir à Mira?

Et Méüs relate ce qui s'est passé l'avant-veille, au bord de la plage, quand il a dû défendre Mira contre le grand Désormeaux.

- Au téléphone, ta mère m'a expliqué que tu avais eu un accrochage hier avec l'autre type et qu'il t'avait assommé. J'aimerais que tu me racontes ce dont tu te souviens.

Oups! Les histoires d'elfes ne sont pas faites pour être racontées à la police, pense Méüs, va falloir patiner... Voyons, qu'est-ce que maman lui a raconté pendant le déjeuner? Ah oui!

- Je ne me souviens pas de grand-chose, sergent: Mira et moi étions en train d'installer des microphones au bord du petit lac derrière la maison, quand ce type est arrivé. Comme il était impoli avec Mira, je me suis interposé. Il a dû m'assommer, parce qu'après je ne me souviens plus de rien. Je me suis réveillé ce matin dans mon lit. Il paraît que Mira l'a chassé à coups de pelle et m'a traîné tout le tour du lac jusqu'à la maison.

A ce moment, une infirmière entrouvre la porte.

- Samuel Larocque? Par ici, s'il vous plaît.

Ils se lèvent tous les trois et la suivent jusqu'au lit où repose Mira. Elle est couchée sur le dos, les yeux fermés, le teint très pâle, avec un pansement qui fait le tour de sa tête. Ses bras sont inertes, à plat sur les draps. Il y a un gros pansement au milieu de son avant-bras gauche, avec une aiguille d'où part un tuyau transparent qui remonte à côté du lit jusqu'au goutte-à-goutte, puis de là vers un sac de plastique rempli d'un liquide incolore, suspendu à un crochet. Un masque transparent lui couvre le nez et la bouche, raccordé par un tuyau à un gros appareil rangé à droite de la tête de lit. Au sommet de l'appareil, un gros soufflet translucide se gonfle et se dégonfle au rythme de la respiration de Mira. Au-dessus du lit, un autre appareil - relié à des fils qui s'enfoncent sous les draps - trace sur un écran les battements du coeur de Mira. Au début de chaque inspiration, il y a comme un bref dérapage du tracé, comme un tout petit battement raté, puis le rythme redevient stable.

Perfusion et assistance cardio-respiratoire active, pense le sergent Ducharme, la petite est loin d'être sauvée.

Méüs a pris la main droite de Mira dans la sienne. Il pleure silencieusement en regardant son visage d'habitude si animé et maintenant si terriblement vide.

* * *


Les Romagne viennent d'arriver. Quelqu'un - sans doute le docteur Saintonge - les a mis au courant de l'état de Mira. Pendant que Muriel s'avance au chevet de sa fille, Marcel se tient un peu à l'écart et discute à voix basse avec les policiers. Après un moment, les policiers s'en vont attendre dans le hall en bas, pendant que Marcel s'approche de Méüs.

- Puis-je te parler une minute dans le couloir, Méüs?

Méüs a lâché la main de Mira et suivi Marcel dans le couloir.

- Si j'ai bien compris ce que le sergent m'a dit, Méüs, c'est en voulant te défendre que Mira s'est fait attaquer par le grand Désormeaux, n'est-ce pas?

Méüs a répondu oui, le regard perdu dans les détails du plancher.

- Alors, je ne comprends pas ce que tu fais encore ici à pleurer. Mira risque sa vie pour te défendre, et toi, tu ne lèves pas le petit doigt pour la sauver? Ce n'est pourtant pas ton style de rester à te lamenter sans rien faire, Méüs, je ne comprends pas, qu'est-ce qui t'arrive?

Méüs a levé la tête et regarde Marcel sans comprendre: son ton n'est pas fâché mais inquiet. Est-ce qu'il ne voit pas que Méüs se sent impuissant?

- Mais qu'est-ce que je peux faire, Marcel? Je ne suis pas médecin!

- Détruire cet Oeuf, pour commencer. Éliminer ton Ombre, ensuite. Si Mira s'en tire, qui crois-tu qu'elle va vouloir trouver à son chevet, toi ou Al? Et cet Oeuf est un danger non seulement pour le village, mais aussi et surtout pour Mira! Qui va lui donner des soins adéquats lorsque la région sera devenue un foutoir à la Jérôme Bosch, comme disait ta mère? Si Mira a eu assez d'amour pour prendre ta défense, tu ne crois pas que c'est à ton tour de faire pareil? Tu me connais, Méüs, tu sais que je ne suis pas doué pour les discours. Mais ce que je te dis est important! Si ton père Gérard était encore là, il te dirait la même chose: Mira t'a sauvé la vie. A ton tour d'en faire autant.

Dans le coeur de Méüs, un grand vent froid s'est mis à souffler. Il regarde Marcel sans rien dire, une myriade de pensées tourbillonnant dans sa tête. Marcel le prend par les épaules et le regarde droit dans les yeux.

- Si tu ne veux pas te battre pour toi, Méüs, fais-le pour Mira, qu'elle ne se soit pas sacrifiée en vain. Écoute, le sergent t'attend en bas dans le hall. Essuie tes larmes, va le rejoindre, il te reconduira chez ta mère. Marinette t'aidera. Fais-le, Méüs, c'est la seule chance qui reste à Mira!

Dans le coeur de Méüs, le vent froid s'est fait glacial. Il hoche la tête affirmativement. Détruire l'Oeuf d'abord, Al ensuite. C'est la seule chose à faire, Marcel a raison. Pour Mira. Maintenant.

- J'y vais!

Sur ces mots, Méüs part à grandes enjambées dans le couloir. Quand il atteint l'ascenseur, Marcel se détourne et s'en va rejoindre Muriel au chevet de sa fille. Dieu, qu'il se sent vieux, tout à coup!

Comme promis, le sergent a déposé Méüs devant chez lui. Marinette est au courant, Marcel vient de lui téléphoner de l'hôpital.

- Qu'est-ce qu'on sait de l'Oeuf de Schoenberg, maman? Comment peut-on le détruire?

Marinette est étonnée de ne sentir aucune émotion dans le coeur de Méüs. Il n'y a plus qu'un grand froid, comme s'il avait éteint ses sentiments.

- Je ne sais pas, Méüs, mais Gérard s'est intéressé à la légende de l'Oeuf. Je crois qu'il a rassemblé toutes ses notes dans un fichier sur l'ordinateur. Cherche au mot Schoenberg, tu devrais trouver.

Le bureau de Gérard occupe le coin d'une grande salle dans le sous-sol, le reste de la salle est divisé en un labo de chimie ou de biologie et une immense bibliothèque dont les rayons couvrent deux murs. Méüs est allé s'installer devant l'écran de l'ordinateur, entre le bureau et la bibliothèque. C'est une vieille machine périmée, bien qu'elle ait été jugée très capable en son temps. Le genre d'engin sur lequel on doit encore taper les commandes au clavier. Ce n'est pas un problème pour Méüs, qui a l'habitude de travailler avec ce genre de dinosaure à l'université.

Trois-quarts d'heure plus tard, quand Méüs éteint l'ordinateur, son visage est calme et résolu. Il se rend dans la partie labo, réunit appareils et ingrédients sur la table de préparation et commence un étrange travail: d'abord il prépare un mélange bizarre de poudres métalliques avec divers produits chimiques finement broyés, ensuite il fait réagir dans un bain de glace un liquide incolore de consistance sirupeuse avec un mélange d'acides. Après décantation, neutralisation et filtration du résultat de cette réaction, il verse délicatement le liquide ambré ainsi obtenu dans le mélange de poudres préparé auparavant, touille l'ensemble un moment, puis divise en deux parts approximativement égales l'espèce de pâte à modeler grisâtre ainsi obtenue. Cela fait, il s'en va dans sa chambre chercher un rouleau de fil électrique mince et deux ampoules de lampe de poche, puis à la cuisine prendre deux sacs à lait vides. De retour dans le labo, il brise délicatement les ampoules électriques, en prenant bien soin de ne pas couper les filaments. Il soude ensuite des fils de quelques dizaines de mètres aux douilles des ampoules. Les soudures une fois refroidies, il transfère chacune des parts de pâte dans un des sacs à lait, insérant à mi-hauteur de chaque sac une des ampoules brisées, de façon à laisser sortir les fils par le haut. Il scelle ensuite hermétiquement les deux sacs avec de la colle et quelques agrafes, puis enroule proprement les fils électriques autour des sacs.

Il est déjà trois heures de l'après-midi lorsque Méüs retrouve sa mère au salon. Il dépose les deux sacs sur la table, puis s'en va dans sa chambre sans rien dire. Lorsqu'il revient, il a revêtu le costume de plongée qu'il utilise pour faire du kayak en mer et tient à la main un pot de colle marine, un pinceau et sa lampe de poche.

- Maman, peux-tu m'aider à mettre le kayak à l'eau?

Marinette est troublée. Elle a compris ce que son fils veut faire, mais elle est inquiète: Méüs est différent. Elle le voit, elle l'entend, mais elle ne le sent plus, c'est comme s'il n'y avait plus personne devant elle. Même le grand froid qu'elle avait senti tout à l'heure a disparu. Il ne reste rien. Un peu comme si Méüs était devenu un fantôme. Est-ce que Méüs a trouvé une façon de s'approcher de l'Oeuf sans qu'il s'en aperçoive?

- On va mettre le kayak sur le tout terrain, Méüs, et on ira en auto jusqu'à l'eau: ça nous fera gagner quelques minutes.

* * *


Mira rêve. Ou croit qu'elle rêve. Elle flotte près du plafond dans une salle d'hôpital. Elle voit sa mère et son père assis en silence à côté d'un lit. Et dans ce lit, c'est elle-même qu'elle voit, petit corps abandonné aux soins des machines, bardé de pansements, d'électrodes et de tubes de plastique. Drôle de rêve! Ou de cauchemar, si c'en est un!

- Maman! Papa! Regardez-moi! Je suis là!

Mais ils ne regardent pas, leurs yeux sont perdus quelque part au delà du lit, revoyant les souvenirs de leur vie à trois, souvenirs si joyeux alors, et qui font si mal maintenant. Et ils n'entendent pas les battements d'ailes de leur fille, qui vient voleter, invisible, sous leurs yeux.

- C'est pas vrai! Je ne suis quand même pas morte, enfin, pourquoi est-ce que ni maman ni papa ne se rendent compte de ma présence? Je ne suis pas devenue un fantôme, au moins? Si c'est un rêve, j'veux m'réveiller!

Méüs est assis dans le kayak, les deux sacs, le pot de colle, le pinceau et la lampe de poche entre les jambes. Marinette patauge dans l'eau en poussant le kayak devant elle. Le tout terrain est garé sur la plage à quelques mètres du bord de l'eau.

- La marée sera bientôt haute, Méüs. Les courants vont changer, sois prudent. Je ne te quitterai ni des yeux ni du coeur, petit elfe. Bonne chasse, mon grand!

Méüs lève sa pagaie et la garde un moment immobile, comme s'il hésitait. Mais il n'hésite pas, c'est juste un salut un peu solennel. Une vague arrive, la pagaie plonge vivement et le kayak s'élance vers le large. Marinette reste un moment à regarder Méüs s'éloigner, puis se retourne et revient à l'auto.

Brusquement, un étrange sentiment d'inquiétude emplit son coeur. Mira! Mira affolée par ce qui lui arrive et qu'elle ne comprend pas. Mira inquiète pour Méüs qu'elle veut protéger, mais qui n'ose pas suivre au large le kayak qui s'éloigne rapidement. Mira enfin qui virevole, invisible, autour de Marinette en tâchant d'attirer son attention.

- Mira! Reste ici avec moi, petite fée, tes sentiments attireraient l'attention de l'Oeuf sur Méüs, ce qui mettrait sa vie en danger.

- Marinette m'a parlé! Je ne suis plus toute seule! Marinette, dis-moi vite que je ne suis pas morte, s'il te plaît, j'ai si peur! Papa et maman ne me voient plus, et tout est devenu si grand, qu'est-ce qui m'arrive, Marinette?

Marinette n'a pas entendu mais s'est penchée dans l'auto et a pris un étui de cuir dans le vide-poches. Elle extrait rapidement de l'étui un Saint Christophe argenté collé sur un petit rectangle d'onyx de la taille d'un miroir de poche, retourne la plaquette et dévoile son verso noir comme le jais et brillant comme un diamant. Elle regarde maintenant son reflet sur la pierre, comme si c'était un miroir.

- Pose-toi sur mon épaule, Mira, puis regarde avec moi dans le reflet. Tu vas voir, on pourra se parler!

D'un léger battement d'ailes, Mira s'est posée. Agrippant de la main gauche quelques cheveux de Marinette, elle se tourne vers le petit miroir noir. Surprise! A côté du beau visage de Marinette, se tenant bien debout sur son épaule, il y a une espèce de petite poupée très jolie avec d'immenses ailes de papillon dans son dos. Des ailes blanches, presque transparentes, irisées de milliers de couleurs.

- C'est moi, ça?

- Oui, Mira, c'est bien toi! Tu vois, c'est un miroir d'onyx, qui nous permet de nous voir et de nous entendre. Tu es vraiment une petite fée, tu sais, et c'est sans doute normal ce qui t'arrive: les légendes racontent que les fées pouvaient prendre cet aspect pour aller danser dans les clairières, au clair de lune.

- Je ne suis pas morte, alors? C'est bien vrai, ce qui m'arrive? Je suis vraiment une fée? Ce n'est pas un rêve? Tu en es bien sûre, Marinette? Si tu savais comme j'ai eu peur: je me demandais si c'était ça être mort: personne ne me voyait ni ne m'entendait, même pas maman et papa.

- Mais oui, petite fée, c'est bien toi et c'est bien vrai, tu n'es pas en train de rêver!

Mira se regarde maintenant intensément dans le miroir noir. C'est bien elle en effet, elle se reconnaît, sauf pour les ailes. Sans lâcher les cheveux de Marinette, elle bat un coup ses grandes ailes translucides aux reflets multicolores, s'élève de quelques centimètres dans les airs, croise les jambes en tailleur puis retombe lentement assise sur l'épaule de Marinette et sourit.

- C'est joli, une fée! Si Méüs me voyait comme ça, il ne pourrait rien me refuser! Dis-moi, Marinette, qu'est-ce que Méüs va faire que l'Oeuf ne doit pas savoir?

- Il veut le faire exploser, Mira, et il a bloqué tous ses sentiments et ses intentions, de façon que l'Oeuf ne détecte pas qu'il est attaqué, et donc ne se défende pas. C'est pour ça qu'il ne faut pas que tu t'en approches: je ne sais pas comment Méüs fait le vide en lui à ce point là, mais je ne le perçois plus du tout, alors que je te perçois toujours aussi bien!

- Est-ce que je peux rester ici avec toi, Marinette, jusqu'à ce qu'il aie réussi? Après, je retournerai à l'hôpital et j'essayerai de me ranimer.

- D'accord, reste avec moi, mais je voudrais regarder Méüs aux jumelles et il n'y a pas moyen de le faire en tenant ce miroir d'onyx en mains. Tu ne m'en voudras pas si on ne peut plus se voir et se parler, petite fée?

- Je t'adore, Marinette! Pas de problème: je reste sur ton épaule et j'attends avec toi!

Après un moment d'hésitation, Marinette remet le miroir dans son étui, ouvre la portière, range l'étui dans le vide-poches, ramasse les jumelles et le téléphone cellulaire, les met sur le toit du véhicule, puis s'y hisse à son tour et s'y assied, les pieds sur le capot.

Se saisissant des jumelles, elle parcourt des yeux l'horizon. Gilet de sauvetage orange au-dessus d'un kayak turquoise, voilà Méüs, déjà bien loin. Encore plus loin, la ligne des brisants marquant le banc de sable à peine submergé et, plus à gauche, la tache blanche de l'Oeuf toujours échoué.

Encore plus à gauche, mais à hauteur de la plage, la jetée du port. Et au bout de la jetée, deux personnes qui s'agitent. Le plus grand tend un bras vers la mer, peut-être pour indiquer Méüs qu'il a dû apercevoir. Grand, costaud, plutôt beau gars. Merde, pense Marinette, c'est le fils Désormeaux! Et l'autre type est sans doute Al. Pas d'hésitation, Marinette! C'est la peau de ton fils ou la sienne. Elle dépose les jumelles, prend le téléphone cellulaire et compose le numéro du poste de la Sûreté.

- Marinette Larocque ici. J'appelle pour signaler au sergent Ducharme la présence de Nicolas Désormeaux et de son complice au bout de la jetée... Oui, je suis sur la plage et je les vois aux jumelles... C'est ça! Merci.

Elle raccroche, puis reprend les jumelles. Nicolas est encore là, mais Al - si c'est lui - a disparu. Ah non, le voilà qui arrive au bas de l'escalier et se met à courir sur la plage. Il vient par ici, songe Marinette, il a dû m'apercevoir. Elle tourne les jumelles vers la mer. Méüs est presque arrivé au banc de sable, mais il est trop à droite. Encore quelques minutes et il atteindra l'Oeuf. Marinette dépose les jumelles sur ses genoux et regarde Al approcher en courant. Arrivé à quelques mètres du tout terrain, il s'arrête, hors d'haleine. Il reste de longues secondes plié en deux, les mains sur les hanches, prenant de grandes inspirations bruyantes. Après un moment, sa respiration se calme un peu, mais c'est d'une voix encore haletante qu'il s'adresse à Marinette.

- Qu'est-ce que Méüs va foutre près de l'Oeuf?

Comme Marinette le regarde sans répondre, il insiste.

- Veux-tu bien me dire ce que ce crétin est allé foutre là-bas?

Marinette a envie de répondre, et en même temps elle ne veut pas. Ce type est vraiment l'Ombre de son Méüs: même taille, même visage, même gestes, même voix, ce serait à s'y tromper, n'était-ce le fait que tout ce qui est clair chez Méüs est sombre ici: les cheveux, les yeux, les vêtements et même les sentiments. Marinette sursaute: les sentiments! Alors que de Méüs elle ne sent plus rien, de cette Ombre émane un tourbillon de pensées confuses et d'émotions mal contenues: peur, haine, violence, indécision, frustration, impuissance, le coeur d'Al est un Maelström de sensations et d'énergies non contrôlées.

Al s'enrage du silence de Marinette. Il s'approche de l'auto, met la main sur le capot et regarde Marinette dans les yeux.

- Maman, réponds-moi! Je suis ton fils Samuel autant que Méüs peut l'être! Tu dois me répondre! J'exige que tu me répondes! Qu'est ce que Méüs espère faire près de l'Oeuf?

Marinette n'y tient plus. Son regard se fixe durement sur le visage d'Al.

- Samuel a depuis longtemps décidé d'être Méüs. Il n'y a rien en toi de ce que j'aime chez mon fils. Tu n'es pas mon fils Méüs, tu n'es que son Ombre et cette Ombre n'a pas de place ici. Fous-moi le camp!

Al est devenu tout rouge, a ouvert la bouche pour crier quelque chose, puis s'est soudainement ravisé et, tournant les talons, est reparti en courant vers la jetée. Après un moment, Marinette reprend les jumelles et cherche Méüs des yeux. La tache orange de son gilet monte et descend avec les vagues, quelques mètres devant l'Oeuf. Pas moyen de voir ce qu'il fait, il est trop loin.

- Méüs a atteint l'Oeuf, petite fée, mais je ne vois pas ce qu'il fait.

Assis dans son kayak, Méüs a cessé de pagayer. Il a contemplé l'Oeuf pendant quelques secondes, puis s'est mis au travail. L'Oeuf a beau être énorme, Méüs ne ressent rien en sa présence. Ni étonnement, ni peur, ni admiration dans le coeur ou dans l'esprit de Méüs. Rien, même pas la concentration que devrait normalement exiger sa tâche. Pourtant, ses mains s'agitent, comme douées d'une volonté propre. Il a saisi un des deux sacs de pâte, en a soigneusement déroulé le fil dont il a pris l'autre bout entre les dents. Il a fait de même pour le second sac, a ouvert le pot de colle, y a plongé le pinceau, puis s'est avancé en pagayant d'une main jusqu'à effleurer l'Oeuf. Saisissant le sac de sa main mouillée et le pinceau de l'autre, il applique une généreuse couche de colle à la surface du sac, puis d'un geste aussi ferme que délicat, il applique celui-ci sur le flanc de l'Oeuf où il adhère aussitôt. Ramant doucement des deux mains, il fait le tour de l'Oeuf et colle le second sac de l'autre côté de l'Oeuf. Tenant toujours les bouts des fils entre les dents, il reprend sa pagaie et fait lentement reculer le kayak.

Sur la rive, Al arrive au pied de la jetée, escalade quatre à quatre l'escalier en haut duquel Nicolas l'attend, l'écarte violemment sans rien lui dire et reprend sa course vers le quai flottant où les bateaux de plaisance sont amarrés. Un regard rapide autour de lui. Ah! Il y a un zodiac du service des douanes dont le moteur tourne. Il y a aussi un douanier sur le quai en train de charger des paquets sur le zodiac. Parfait. Al se laisse glisser au bas de l'échelle du ponton, court rapidement le long du quai, bouscule le douanier d'un crochet au ventre, décroche l'amarre, saute dans le zodiac, fait rugir le moteur et prend le large, filant droit vers l'Oeuf. Sur le quai, souffle coupé, le douanier est tombé assis et se tient le ventre à deux mains.

Toujours assise sur le toit de l'auto, Marinette suit aux jumelles la course du zodiac. Alors qu'il arrive près de l'Oeuf, une lueur aveuglante y apparaît subitement au ras de l'eau, puis disparaît presque aussitôt, remplacée par un déluge d'eau, de vapeur et de débris. Pris dans la vague et le souffle de l'explosion, le zodiac se cabre puis bascule sur le côté, précipitant à l'eau son occupant. Quelques secondes plus tard, le bruit de l'explosion parvient aux oreilles de Marinette, comme un claquement étouffé suivi un instant plus tard du grondement de l'écho sur les dunes et la jetée. A la place de l'Oeuf, sur le grand banc, il ne reste que de fortes vagues et un petit nuage blanc que le vent allonge en le dissipant lentement. Dans le coeur de Marinette, un autre vide vient d'apparaître: Mira n'est plus là.

Quelques minutes plus tard, l'attente est devenue insupportable pour Marinette: Méüs ne réapparaît toujours pas. Brusquement, un bruit strident la fait sursauter: à sa droite, le téléphone cellulaire s'est mis à sonner.

- Allô oui?

- Marcel Romagne ici, Marinette. Veux-tu prévenir Méüs que Mira s'est réveillée et qu'elle le réclame à cor et à cri?

- Merci, Marcel. J'amènerai Méüs à l'hôpital dès qu'il sera revenu. Il est en mer pour l'instant, sur son kayak. Il est allé faire quelque chose qui devrait te rassurer: l'Oeuf vient de sauter, il ne reste plus rien de visible.

- Mira nous a mis au courant, Marinette. Est-ce que Méüs est de retour? Il n'a pas été touché, j'espère?

- Honnêtement, je ne sais pas, Marcel. L'explosion a créé pas mal de remous et d'embruns, même aux jumelles je n'arrive pas à voir Méüs ou son kayak. Je t'avoue que j'ai un peu peur: il m'a paru être très près de l'Oeuf quand celui-ci a sauté. L'explosion a d'ailleurs renversé un zodiac qui s'approchait de l'Oeuf. Je crois que c'était son Ombre qui le pilotait.

- Je ne sais quoi dire, Marinette. Pourvu que Méüs s'en tire sans mal. S'il lui arrivait quelque chose, je ne me le pardonnerais pas. C'est moi qui l'ai poussé à agir, bon sang! Écoute, je vais mettre Mira et Muriel au courant. Appelle-moi dès qu'il y a du neuf: je ne peux pas employer mon cellulaire dans l'hôpital, mais nous sommes dans la salle de réveil et la standardiste me passera la communication si tu le lui demandes. À tantôt!

Marinette a repris ses jumelles. Du côté du grand banc, toujours rien à voir, si ce n'est qu'il y a plus de brisants, la mer ayant commencé à descendre et le vent ayant forci. Au pied de la jetée, deux voitures avec des gyrophares: la police. Un petit attroupement entoure l'avant des véhicules, pas moyen de distinguer ce qui se passe. Pourvu qu'ils aient attrapé Nicolas, pense Marinette. Soudain, une vague d'émotions déferle dans son coeur: espoir mêlé d'inquiétude, fierté un peu timide et, dominant tout le reste, l'image de Mira inanimée sur son lit d'hôpital s'imposent à l'esprit de Marinette. Méüs! Marinette braque ses jumelles vers la mer. Oui! Venant de traverser les brisants du banc de sable, c'est bien Méüs qui revient, gilet orange sur un kayak turquoise. D'un bond, Marinette saute en bas de la voiture et se précipite en courant vers son fils, les yeux pleins de larmes: des larmes de bonheur.

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