LA PREMIERE ENCEINTE DE BRUXELLES 

" J'étais assis sur un banc de la place Sainte-Catherine, devant l'homme nu symbolisant la pensée de Ferrer, sous les faux-acacias. Je déplorais le départ de toute une série de pignons à gradins dont il n'est resté que plusieurs redans décorant la façade d'un garage. J'admirais silencieusement la sagesse de l'Administration communale qui entoura de palissades vertes cette laideur qu'est la nouvelle église Sainte-Catherine. Pourquoi une palissade ? Parce que de l'église pseudo-tout-ce-que-vous-voulez, mais sans forme, sans caractère, des débris de pierre tombent à intervalles sur le trottoir. Or, la peau d'un Bruxellois, vaut plus que tout l'amas de faux roman, de faux gothique, déposé là par Poelaert, dans une navrante tentativee d'inaugurer au XIXe siècle un style nouveau. Quand tout se sera effrité, la Ville fera un grand nettoyage. 

J'en étais là dans mes pensées, lorsque je vis un jardinier à képi communal ouvrir la grille donnant accès à la Tour Noire à moitié ceinturée par les bâtiments de la Grande Fabrique. 

Il referma la grille et disparut dans un mystère vieux de 750 années. Ce sont cette apparition furtive, ce dos massif s'évanouissant derrière un pan de muraille de grès lédien qui me suggérèrent l'idée d'un voyage au coeur de Bruxelles, ou mieux, d'un pèlerinage au long de ce qui fut la première enceinte de notre cité. 

J’ai donc visité soigneusement tout ce qui est resté de cette, première ligne de remparts qui daterait de la fin du XIIe siècle. M. Paul Bonenfant, dans une étude récente, en place même la construction à une époque antérieure à 1134. 

A sa naissance, Bruxelles, déjà nanti de fortifications primitives, de remblais, de fossés et même de sections de murailles, se développa si rapidement que lorsque la première enceinte fut érigée, cette dernière était déjà longue de 4.000 mètres. Sept portes donnaient accès au coeur de la villle, les portes de Sainte-Gudule (ou du Treurenberg), du Coudenberg (vers la Porte de Manur), de la Steenporte (rue de la Steenpoort, au bas de la rue de Rollebeek), d'Overmolen (à l'église de Bon Secours), de Sainte-Catherine (rue Sainte-Catherine, devant la vieille tour existant encore), de Laeken et de Malines. Toutes ces portes ont disparu, mais les vestiges encore existants comprennent, cinq tours et des pans de murailles. 

Notre voyage commence par la rue du Bois-Sauvage, derrière l'abside de la Collégiale, dans la vieille maison du n° 14 où, depuis le XVe siècle, habitent les doyens plébans de la Collégiale. C'est là que nous verrons la première tour de notre périple. D'après Gramaye, l'enceinte qu'on franchissait par sept portes comptait à l'origine plus de cinquante tours, dont cinq sont parvenues jusqu'à nous. 

Le visiteur est reçu dans une sympathique demeure aux boiseries sculptées, au corridor pavé de carreaux noirs et blancs comme dans les ançiennes maisons de notaires en province. Dans la cour, il montera un escalier qui donne accès à un jardin en pente, dans la direction du coin du Treurenberg et de la rue Royale. 

Le jardin du doyen est aussi provincialement beau que sa maison. En plein coeur de la ville, la dauphinelle y croît, en bordure d'une pelouse. Il y a aussi un vieux mûrier à l’ombre duquel le cardinal Mercier aimait venir s'asseoir. 

Le fond du jardin est occupé par la vieille tour, celle qu'on appelle des Plébans. Profondément enfoncée dans le sol, elle rend encore des services, car sa cave est utilisée comme chambre-forte par une banque. Je ne vous conseille pas d'essayer de la forcer, car, aux dispositifs modernes antivol, s'ajoute l'épaisseur des murs : 2 m. 30 !

Par des marches de pierre, restes de l'escalier qui menait au chemin de ronde, on accède à la chambre du rez-de-chaussée où sont ménagés des caveaux à vin. Le doyen y conserve une multitude de pots d'argile cuite disant son amour, pour les pélargoniums et les fuchsias, plantes du Bon Dieu au même titre que les âmes des pécheurs. 

Construite à la fin du XIIe ou au début du XIIIe siècle, la Tour des Plébans donne une extraordinaire impression de force et de pérennité. Sa pierre dite de Baeleghem s'extrayait des carrières de Dilbeek, de Berchem et d'Evere. Lors de l'érection des prisons de Saint-Gilles, on a trouvé un banc de grès Iédien de même nature que celui qui servit à la construction de la première enceinte. L'esprit imaginatif peut voir, sans peine, les ouvriers bruxellois allant, à Obbrussel (ainsi s'appelait Saint -Gilles), quérir la pierre qui allait servir à défendre Bruxelles contre les Flamands et les Louvanistes. Gravissons l'escalier, de droite. Il mène au chemin de ronde où les merlons et des créneaux sont encore visibles, quoique ces derniers aient été maçon­nés en briques locales, En haut, une sauvage végétation barre l'accès de la plate-forme. Nous descendons et prenons l'escalier de gauche, logé dans une tourelle d'angle. 

La méthode de travail des anciens architectes militaires apparaît.clairement ici. Les voûtes plates des escaliers sont supportées par des corbeaux donnant plus d'assise aux linteaux. Les voûtes cintrées des salles s'amorcent par un boudin que nous retrouverons dans les autres tours et sont entièrement faites de blocs de pierre, procédé abandonné dès le XIVe siècle. A l'intérieur de la salle centrale, les meurtrières sont encore visibles. Dans le jardin du doyen, nous nous trouvons du côté ville. Ici, la tour est plate, épousant la ligne de la muraille, elle-même renforcée de deux arcs formant casemates. Par l'escalier, nous grimpons à la plate-forme primitive où un guetteur se trouvait en permanence. De cette plate-forme, tout encombrée de lilas et de fleurs sauvages, on a une vue magnifique sur la Basilique, les palais du Centenaire, l'église de Molenbeek et celle de Saint-Rémy, sans compter la belle silhouette de Sainte-Gudule, toute proche. Les toits de la rue du Bois-Sauvage courent devant nous. Cette voie s'appela successivement : « Derrière Sainte-Gudule », « rue Walter le Sauvage », « rue du Soufflet » et « rue de l’Eventail ». C'est dans cette rue que fut établi, en 1568, le tour où l'on déposait les enfants abandonnés. 

Les arcs de soutènement dont il est question plus haut sont constitués par de grosses dalles d'environ 30 cm. de long, collées les unes aux autres par le mortier le plus résistant qui soit, celui de seigle. Sous la plate-forme, d'anciennes ouvertures ont été bouchées avec de la belle brique espagnole, au pied de Bruxelles, cuite au bois (ce qui lui donnait sa douce couleur saumon). 

Sur les lilas de la plate-forme, il bruine musicalement. Etrange spectacle que de contempler Bruxelles de ce sol que foulèrent tant d'hommes d'armes ! 

Sortons de la maison du doyen de Ste-Gudule. Passons devant ce qui fut la rue de Berlaymont, où la pioche excavatrice a détruit plusieurs restes anciens. Dévalons la rue d'Assaut. Tournons à droite dans la Montagne-aux-Herbes-Potagères et pénétrons, avant d'arriver au Saint-Sauveur, dans cette vaste cité de bureaux qu'est la Cité Daij et dans laquelle, sans guide, on se perdrait. Dans un couloir où aboutit l'escalier C, on voit, par une fenêtre, un vestige caractéristique d'un mur de la première enceinte qui disparait sous des briques. Il fait humide et sombre dans ce trou, sorte d'étroite cour intérieure où personne, Jamais, ne met le pied. Seule, une fougère a le courage d'y pousser... 

Prenons maintenant l'escalier B. Un couloir tout noir, dans une cave et nous arrivons dans le soubassement d'une tour. Une tour qui est la soeur de celle des Plébans. Même voûte de pierre, même épaisseur de murailles. La salle a servi de dépôt de charbon. Quant au mur extérieur de la tour, il s’aperçoit à peine dans l’obscurité. 

Par le Fossé-aux-Loups, naguère situé en dehors de la première enceinte, le célèbre fossé qui donna son nom au non moins célèbre Pain à la Grecht (ortographié erronément « Grecque »), gagnons la Tour noire.  
 

LA TOUR NOIRE  

La Tour noire, vous la connaissez, certes, comme je la connaissais auparavant, mais y avez-vous jamais pénétré ? C'est là que les jardiniers de la ville, soignant les pelouses qui ont remplacé les bassins comblés, derrière le Marché-au-Poisson, serrent leur matériel. Quartier général idéal. Aucun curieux - sauf un journaliste - ne vient les déranger. Dans la salle du rez-de-chaussée pendent des rateaux et des sarcloirs. Un petit poêle chauffe, en hiver, cette construction massive qu'on découvrit, enrobée dans des maisons, pendant la démolition du quartier de la Vierge-Noire, en 1887. La Tour noire regardait la place de la Grue, devenue place Sainte-Catherine. Seuls, les habitants du café « In den Toren » étaient au courant de son existence. Grâce aux efforts de Charles Buls, bourgmestre, la tour ne fut point rasée. Prétendre que sa restauration est une oeuvre parfaite serait beaucoup dire. On l'a défigurée comme on défigura la Porte de Hal, mais nous pouvons nous estimer heureux de la posséder encore, car ce ne fut que par 16 voix contre 10 que le Conseil communal décida de la conserver et de la restaurer, au prix de 40.000 francs de l'époque ! 

Cette tour a fait l'objet d'une étude approfondie par le major Paul Combaz. Comme dans les autres tours encore existantes, ses murs, consolidés par des jeux de voûte, ont 2 m. 30 d'épaisseur. On y a conservé heureusement des amorces de murailles et du chemin de ronde. Sur la face extérieure, semi-circulaire, qui donnait vers la campagne (la face intérieure étant plate, comme partout ailleurs), on remarque les endroits où le grès original a dû être remplacé par de la pierre nouvelle. 

Des cinq tours de la première enceinte, seule, la Tour noire, complètement restaurée, pourrait être accessible au public. Serait-ce trop de suggérer à l'Administration communale qu'il en soit ainsi ? Rien, dans la Tour noire, n'offre de danger pour les visiteurs. Un écriteau, placé dans le chemin accessible uniquement aux jardiniers de la Ville, retracerait brièvement l'histoire de ce vestige et en donnerait les principales caractéristiques architecturales. Le Commissariat au Tourisme, si à l'affût des attractions goûtées des étrangers, pourrait aider financièrement la Ville à, pourvoir la Tour noire d'un gardien qui prélèverait un modique droit d'entrée d’un franc, par exemple. 

Ce faisant, l'Administration communale resterait fidèle à la pensée de Charles Buls, qui voulait que la Tour noire, édifiée grâce au patriotisme des Bruxellois de jadis, puisse être vue par leurs descendants. 

En partant de la Tour noire, dirigeons-nous vers la rue Sainte-Catherine, en passant devant la belle tour du vieux sanctuaire. C'est à quelques. mètres de là, sur la voie publique, que se dressait la porte Sainte-Catherine. Franchissons-la par la pensée et entrons au café de la « Couronne », au 42 de la rue Sainte-Catherine. 

La muraille de la première enceinte, venant de la Tour noire et de la porte Sainte-Catherine, passait, à la fin du XIIe siècle, à l’emplacement de ce cabaret, selon une ligne perpendiculaire à la rue Sainte-Catherine. 

D'après les levées de plans, nous devions trouver, dans la cour de l'établissement, un reste de mur avec deux casemates. Hélas ! Nous avons appris que ces vestiges ont été murés en 1933 ! Est-ce avec l'assentiment de la Ville et de la Commission des Monuments et des Sites ? Nous l'ignorons. Le « boes » n'est pour rien dans cet acte sacrilège. Nous avons tenté de lui demontrer que la remise au jour des restes vénérables et un texte publicitaire dans son café lui amèneraient des clients nouveaux. 

Des clients qui, pour le plaisir d'aller rendre les consommations au ruisseau, se paieraient le petit voyage côté cour, où existent toujours, mais invisibles, quatre mètres de murailles bâties il y a trois quarts de millénaire. 

Quittons ce lieu où la désillusion nous meurtrit et allons aux no°108 et 110 de la rue du Midi, où M. Léopold-De Ryck, artiste en ferronnerie, possède un beau magasin et de vastes ateliers. Bruxellois de pure souche, né au « Cygne », rue de l'Etuve, à l'ombre de Saint-Michel, M. De Ryck est très fier de ses vestiges de la première enceinte. Dans sa cave, le mur mitoyen, avec le numéro 112 de la même rue, est un restant de la première enceinte, restant très primitif de grès dont les moellons sont déposés les uns sur les autres sans trop de symétrie. Ce mur monte jusqu'à la hauteur du premier étage. Dans son épaisseur de 80 centimètres, M. De Ryck a aménagé des rayons et des armoires. 

Vers 1937, notre hôte reçut la visite d'un archéologue français qui lui montra d'anciens plans d'après lesquels la maison de la rue du Midi serait sur le site d'un cimetière désaffecté. Le visiteur voulait retrouver les restes d'un saint lyonnais inhumé, parait-il, à cet endroit. Il désirait faire des fouilles dans la propriété de M. De Ryck, mais les événements internationaux l'en empêchèrent. A l'heure qu’il est, saint Gratien - si c'est lui - repose encore sous les ateliers où d'habiles ouvriers tournent le cuivre et le bronze. 

Quelques pas à gauche et nous sommes dans la rue des Alexiens qui, avec son proIongement, la rue de Rollebeek, longe exactement les anciens remparts. C'est au long de cette ligne que nous trouverons les restes les plus intéressants. Nous voici au 16, dans la grande cour-jardin de l'Institut Saint-Georges, où sont les locaux des Frères de la Doctrine chrétienne. Dans ces jardins, autrefois fossés extérieurs des remparts, les arbalétriers s'exerçaient au tir, depuis 1388, c'est-à-dire depuis là désaffectation de la première enceinte, remplacée par la seconde. Ils ont laissé, adossés à la rue, de splendides bâtiments datés de 1605. Les Frères s'établirent ici en 1846, succédant aux Cellites ou Alexiens. Cette rue, extrêmement attachante par son passé, fut habitée par le peintre Eglon Van der Neer, béni par trois épouses. Les deux premières lui donnèrent  vingt-cinq enfants. La troisième fut stérile ! 

Dans l'Institut Saint-Georges, nous pouvons admirer un magnifique mur d'enceinte, séparant l'institut de l'Athénée de la rue du Chêne. Sur quarante mètres, il se développe, absolument intact, avec ses casemates. du côté Athénée, formant, plus loin, les façades de derrière des vieilles maisons de la rue de Villers. 

Dans une grande cour de l'institut, nous apercevons la quatrième tour de notre périple, celle de la rue de Villers. Elle est reliée aux pans de murailles,dont les créneaux servent actuellement de fenêtres aux habitants. Les merlons sont très visibles de même que les anciennes meurtrières. Çà et là, des ouvertures ont étà ménagées pour le passage de l'air et de la lumière, mais le tout est dans un merveilleux état de conservation. Nul promeneur, passant dans la rue de Villers, ne se douterait que le derrière des bicoques qu'il a devant lui fut érigé il y a sept siècles et demi ! 

Les Frères de la Doctrine chrétienne étant, comme nous, en veine d'exploration archéologique, nous avons visité ensemble le souterrain qui, partant de la salle de gymnastique de l'institut,se développe sur environ 120 mètres de longueur, avec des bifurcations vers l'Hôtel de ville et Manneken-Pis. Construits pendant la Renaissance, ces souterrains amenaient l'eau aux fontaines de la ville.  

Pendant les travaux de la jonction, en 1936, les ouvriers découvrirent, dans la rue des Alexiens, un puits donnant accès au souterrain. Des ketjes intrépides s'y hasardèrent avec une bougie et arrivèrent à l'institut après un long voyage hérissé de dangers. 

Surgi brusquement devant des soutanes, l'un d'eux s'exclama, étonné 

- a Waaile zaain hé bij de poeters ! » (On est chez les curés, ici!) 

Le souterrain est en excellent état. La voûte qui, au début, nous contraint à baisser la tête, s'élève brusquement. A gauche des chambres qui durent être des prisons. Au fond, à droite, un puits profond de trois mètres et asséché. Par crainte d'exploits de ketjes, on a maçonné I’extrémité du tunnel. Un Frère nous raconte qu’il y a cinquante ans existait dans la cour une grotte dans laquelle, en ouvrant un robinet, on donnait à MannekenPis de quoi uriner. Contrairement à ce qu'on pourrait croire, les souterrains ne sont pas contemporains de la première enceinte. Ils faisaient partie du système communal de captation et de distribution d'eau. Tout de même, cela fait une singulière impression de voyager ainsi à six mètres de profondeur dans le sous-sol bruxellois. 

Nous sortons de l'institut par le 37 de la rue de Dinant d'où nous gagnons le 29 de la rue de Villers, car, de l'ancien local des arbalétriers, nous n'avons pas trouvé le moyen de pénétrer dans la tour. 

Le 29 est une maison comme les autres, mais, la porte d'entrée à peine franchie, on se trouve dans le rez-de-chaussée de la tour, dont les habitants se servent comme d'une remise. Il y a cinquante ans, la maison était habitée par Edmond Pieters, coordonnier et cabaretier. A la kermesse du Smaelbeke, huit à dix couples dansaient joyeusement, au son d'un orgue de Barberi, dans le soubassement de la tour, qui avait connu, il y a si longtemps, le choc des épées, les sifflements des flèches et les marmites d'huile bouillante qu'on jetait sur la tête des assiégeants... 

Les étages sont habités par des ménages d'ouvriers dont la plupart ignorent les fastes de leur logis. 

Nous ne les dérangerons pas... 

Allons maintenant rue de Rollebeek. Au 22, presque en face du cabaret « A l'Etrille » qui, contrairement à ce que dit son enseigne, ne s'élève pas exactement sur le site même des remparts, se trouve l'écolle communale numéro 10 de la ville de Bruxelles, où nous visiterons la tour du Coin, dite aussi tour Anneessens (on croit qu'Anneessens y fut enfermé quoique, selon toute logique, c'est la Steenpoort qui dut être son lieu de réclusion).  

Dans un coin de, la cour de l'école se dresse ce magnifique reste intact de l'enceinte du XIIe siècle, avec un chemin de ronde à créneaux et merlons (aujourd'hui couvert) d'une longueur de 14 mètres, avec sa tourelle hexagonale contenant l'escafier; avec ses voûtes, ses corbeaux, ses linteaux, ses arcs de soutènement exactement pareils à ceux que nous avons vus dans le jardin du doyen et à la Tour Noire. 

Le côté extérieur (semi-circulaire) donnant dans la cour de l'école possède ses meurtrières, son amorce de muraille renforcée par l'arc traditionnel, le tout d'une épaisseur de 2 m. 30, comme ailleurs. L’impressionnant chemin de ronde, qu'on ne foule pas aux pieds sans émotion, s'arrête devant un mur moderne, le séparant d'une propriété sise rue Lebeau. 

C’est dans la salle du premier étage, d'où l’on voit l'église de la Chapelle, que M. Mortier, le directeur de l'école, m'a raconté une histoire digne de figurer dans une revue de Jef Orban, ou dans une anthologie du rondecuirisme. 

La scène se passe sur la plate-forme exhaussée, recouverte après coup, d'un toit conique. Lors de fouilles qui y furent pratiquées en 1938-39, on y découvrit quelques pièces de monnaie anciennes ainsi que des ossements, parmi lesquels on reconnut des vertèbres humaines. Vinrent la guerre et l'ordonnance allemande enjoignant aux directeurs des écoles de récolter, pour l'économie nazie, les os glanés par leurs élèves. 

Respectueux des décrets de l'occupant, M. Schmidt, le directeur de l'école, récoltait les os. Patriote, il les confiait aux coins secrets de sa tour au lieu de les remettre aux Allemands. 

Quelques années passèrent; M. Mortier succéda à M. Schmidt. 

- Un jour, deux croque-morts, heureusement pas, en uniforme, se présentèrent à mon bureau directorial. « Vous avez des os ? Où sont ces os ? » Je les mène à la tour. « Voici les os. Les croque-morts, imperturbablement, examinent les débris : « Mais ce sont des os d'animaux ! Cela ne nous concerne pas. Cela intéresse le Service de la Voirie ! »

 - Mais il y a des os humains ! rétorque M. Mortier. 

- Qu'est-ce qu'on va faire ? demandent les croque-morts, visiblement abasourdis par l'épineux problème qui se posait à eux. 

Puis . 

- M. le directeur, si vous voulez trier ça, nous inhumerons les os humains et nous ferons appel à la voirie pour le reste. 

Vous pensez bien que le directeur n’a pas entrepris le travail déceler, parmi les morceaux d'os et les esquilles, ceux qui appartenaient à de lointaines victimes de guerres de remparts...

On a fait un trou dans un pavement de la tour et l'on y a déposé les os. Qu'ils y reposent en paix, hommes et bêtes fraternellement mêlés, comme aux premiers jours de la Création !

Notre voyage touche à sa fin. Nous entrons au numéro 10 de la rue de Ruysbroeck. Dans le terrain vague contigu aux Archives et à la Bibliothèque royale (Guide, page 45), un beau pan de muraille, avec créneaux et merlons bien visibles, s'élance, incliné, à l'assaut de l'ancienne colline du Coudenberg, parallèlement à la rue de l'Empereur.

Nous le verrons mieux encore de l'esplanade des Musées (entrée par la rue de la Régence), une esplanade où fleurissent la mauve, l'épilobe et le seneçon et où l'on peut examiner les très vieilles façades-arrière des maisons de la rue de Ruysbroeck, façades dont certaines doivent être du seizième siècle.

De tous les vestiges que nous avons visités, ce pan de muraille semble le plus menacé. Que deviendra-t-il lorsqu'on aura fait de la rue de Ruysbroeck une large voie allant de, la rue de la Régence jusqu'au coeur de la ville, quand les musées auront poussé leurs tentacules à gauche et à droite et que ce tout vieux quartier sera nivelé ?

Déjà une crevasse a fendu une partie du mur d'enceinte. Pourtant, il est si beau dans le soleil, si blanc parmi la végétation de l'hinterland des musées... 

Au Palais des Beaux-Arts (Guide, page 54), dans un des foyers des artistes, se voit un fragment de muraille du XIIIe siècle. Un autre fragment, situé dans une cour, a été muré.

Pour terminer, dévalons l'escalier de la rue de la Bibliothèque (rue Victor Horta), en tournant le dos à Belliard. Nos pieds se posent sur des marches de pierre elles mêmes soutenues par un tronçon de muraille de la première enceinte, ce dont ne se doutent pas les élégantes en robe de satin se hâtant vers un récital de Brailowsky ou de Segovia. 

Depuis que je le sais, moi, je ne le gravis plus, ce terne et sec escalier, sans une pointe d'émotion... 

Et voici fini notre voyage dans le Bruxelles d'il y a 750 ans. "


Texte tiré de :  
QUIEVREUX, Louis. 
Bruxelles, notre capitale. Archéologie, folklore, histoire (Un livre qui vous révélera les secrets de Bruxelles).  
Editions PIM-Services, Bruxelles-Liège, s .d. 362p. pp.12-20.

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